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19 avril 2008 6 19 /04 /avril /2008 07:44

C'était à prévoir. Je repars déçu. En plus je n'ai même pas pu jouer mon numéro du journaliste. Je le regrette car je commence à prendre goût à ce petit jeu. Je ne peux pas dire grand jeu d'abord parce que cette expression est souvent précédée du verbe « sortir » et d'autre part car je la laisse à Benjamin Péret. Les homophobes diront que les pédés aiment à se travestir, (dès qu'ils peuvent se transformer en drag-queen ou en folle de carnaval, ils font leur numéro) et que mon père avait bien fait de m'envoyer au foot. Ils ont bien raison et je reste sur ma faim. Je finis de redescendre la rue,  j'ai déjà dans l'idée de reprendre ma voiture, revenir à Saint-Saturnin et expliquer à Gonzalez que je n'ai rien trouvé.

Je suis pris de remords. Je ne peux pas abandonner aussi vite. Je fais demi-tour et retourne dans la « rue du Panier ». Je ne crois pas au surnaturel car comme l'a dit Benjamin Péret dans un de ses poèmes « Je ne pense à dieu qu'en mangeant du chiendent parce que dieu a fait le chiendent à son image.. » mais je suis sûr que de côtoyer l'âme de Jean-Claude Izzo va m'aider et puis je me sens bien dans ce quartier.


J'ai repris ma marche à l'envers sans vraiment de stratégie ni de plan de bataille. Je me laisse mener par mon guide Izzo jusqu'à l'angle de la « rue du Panier » et de la « place des Pistoles ». Ici je ne sais plus où aller. Je suis fatigué. A nouveau me reprend le désir d'envoyer tout ça balader. Ce n'est pas pour moi, je n'ai ni l'étoffe ni l'épaisseur. Arrêtons cette comédie. Mon moral est en train de flancher. Je me sens mal.

Heureusement mon ange gardien m'a laissé devant un café. Je vais pouvoir m'y asseoir, me désaltérer et repartir après ce petit coup de blues. J'entre dans ce bistrot aussi démodé que le reste du quartier. Pour un établissement de ce genre on pourrait dire qu'il est kitsch. Le comptoir, les tables, les chaises, les murs, la peinture rien ne date d'après 196O. Un café comme on en trouvait encore dans les arrières pays du massif central dans les années 80 mais auquel les nouveaux patrons ont eu la judicieuse idée de redonner une décoration plus authentique et plus couleur locale. Point de tout ça ici, le Formica résiste à la double poussée des nouveaux matériaux et de la réhabilitation des bois anciens. Même les jeux électroniques doivent être dans ce lieu depuis belle lurette. Un flipper que les collectionneurs trouveraient digne de figurer dans une expo sur les trente glorieuses et un baby-foot sur lequel on a du mal à reconnaître la couleur des maillots des deux équipes.

Je referme la porte derrière moi. Il n'y a pas foule : quelques vieux tapent le carton sur une table. Sur une seconde ils ne sont même pas assez pour faire une belote. Le patron en marcel négligé feuillette derrière son comptoir l'Equipe. A mon entrée, tout le monde a eu un regard vers moi, comme si une arrivée était un événement. Je me suis assis entre les deux tables occupées et la vie a repris son cours normalement. J'ai demandé un Perrier au barman qui a bien voulu daigner refermer son journal pour me l'apporter. Il a négligemment passé une éponge devant moi comme pour me montrer que j'avais un traitement de faveur par rapport aux habitués. Car il s'agit bien de cela, on voit bien qu'aucun touriste ne s'aventure jamais jusqu'à cette altitude. Je profite de sa présence à mes côtés pour lui poser quelques questions sur les Gonzalez sans me faire passer pour qui que se soit. L'homme, la cinquantaine, marque un temps d'arrêt et c'est lui qui devient tout à coup comédien, me la jouant Raimu sans le faire vraiment exprès. Il fait mine de réfléchir mais très vite signale son ignorance et apostrophe les usagers qui semblaient attendre son signal.

Un des hommes, plus vieux que le patron d'une bonne vingtaine d'années, me demande des précisions. Je réexplique que c'était une famille qui vivait dans la « rue des moulins » dans les années 60-70, qu'il y avait un homme, une femme, une enfant, qu'ils étaient Espagnols. C'est le vieux qui me donne l'emplacement de la maison sans me dire le numéro mais en décrivant bien la même maison que j'ai vue un quart d'heure auparavant.

Je vois qu'il connaît, je veux en avoir confirmation. Avant de continuer il me demande si je suis de la famille. Je dois improviser quelque chose rapidement. Je lui réponds que je travaille pour un notaire qui recherche des héritiers. Cette réplique lui convient, on sent un soulagement. Un sourire apparaît sur son visage. Il semble rassurer que je sois étranger aux Gonzalez car il a des choses, selon ses mots, pas très jolies à raconter. Effectivement il se souvient de cette famille. Surtout de la femme car elle était la maîtresse du patron de ce même café bien des années auparavant. Les autres clients, légèrement plus jeunes, ont entendu parler de cette histoire car quand l'homme commence à l'évoquer j'entends des approbations et des rires à demi-étouffés. Le vieux prend donc à témoin ses acolytes, trop content d'avoir un public et une histoire à raconter. Il explique à la cantonade, presque en m'oubliant que la femme et le patron du bistrot avaient été amants puis, s'interrompant, il finit par avouer qu'il ne sait pas ce qu'est devenue la famille.

Un instant, je crois tenir une piste avec l'ancien patron du bistrot mais le nouveau a déjà désamorcé ce filon en racontant qu'il n'a pas connu la personne en question. Le bar, il a racheté à un autre homme qui a possédé l'établissement entre temps. La trace se perd là.

Finalement, c'est le plus vieux des clients qui a profité de la conversation avec le patron pour se souvenir d'un autre détail d'importance. Il donne un nom à consonance espagnole, précédé d'un article :

« la Carmona , elle, elle saura peut-être vous renseigner, c'est une vieille qui habite toujours le quartier. Elles étaient copines toutes les deux. Je crois qu'elles venaient du même pays ».


Il me donne une description sommaire de la femme et une adresse précise, sans le numéro mais suffisamment claire pour la retrouver facilement.

Je retrouve le moral. Il ne m'en fallait pas beaucoup. Je vais continuer mon enquête. Merci Jean-Claude pour ton aide précieuse !

Je suis quasiment revenu à mon point de départ, à quelques pas de la maison de la femme au boubou. C'est le même style d'habitation, à l'image du quartier : petite bicoque dans une rue étroite. Ce manque de largeur qui donne une chaleur à l'endroit mais qui opprime celui qui vient de l'extérieur. Les Allemands, d'ailleurs, avaient ressenti la même impression.  Devant l'impossibilité de contrôler « le Panier »  à cause de ce dédale de ruelles, ils projetèrent en 1943 de le raser. Heureusement ça ne s'est pas fait...

Je jette un coup d'œil à la boîte aux lettres, vestige de musée qui me confirme que je suis bien chez une Amparo Carmona. Un de ces prénoms espagnols qui semblent de prime abord masculin pour un francophone mais qui sont bel et bien portés par des femmes.

Ce coup-ci, ça y est, je vais le jouer mon personnage de journaliste à la « Mars ». Une vieille entre les soixante dix et les quatre-vingts se présente sur le seuil. On a du mal à croire que c'est elle qui a fait les quatre cents coups avec la femme de Gonzalez.

Même si elle est assez âgée, elle ne semble pas impressionnée, je vois tout de suite que je ne l'inquiète pas. Je lui débite un baratin à propos d'une pseudo enquête sur les immigrés espagnols. Elle semble surprise. Je lui raconte que je cherche un couple qui a habité le quartier et qui portait le nom de Gonzalez. Je vois qu'elle est de plus en plus étonnée mais je ne comprends pas pourquoi. Je commence à douter de la qualité de mon jeu de comédien. En fait, il n'en est rien. Elle trouve bizarre que je sois la seconde personne en quelques jours à s'intéresser aux Gonzalez.

En effet, elle m'explique que deux ou trois jours auparavant un Espagnol est venu l'interroger sur ses anciens voisins. Elle se demande pourquoi tout à coup, alors qu'ils sont partis depuis des années, tout le monde s'intéresse à la famille Gonzalez. Un peu pris de court, j'invente une histoire de parenté avec l'ancien ministre espagnol Felipe Gonzalez. En la disant, je me dis que, si on me la racontait à moi, je n'en croirai pas un mot. Il semble pourtant que la vieille gobe ma version. Cependant elle ne peut s'empêcher d'ajouter qu'ils n'étaient pas bien riches pour avoir un cousin qui allait devenir premier ministre. Je nuance un peu pour m'en sortir : c'étaient des cousins éloignés ! Mais elle ne s'est pas attardée sur cette anecdote, elle est revenue sur le précédent visiteur. Elle vient de se souvenir qu'il lui a laissé ses coordonnées. Elle entre pour les chercher et m'invite à pénétrer dans ses appartements. Décoration : style « la mère à Titi », la chanson de Renaud avec une dominante hispanique voire même andalouse pour être plus précis : éventails et banderilles sur les murs et sur la télé, une coupe avec le torero, le toro et la danseuse de flamenco. Elle fouille un tiroir désordonné et finit par en sortir une carte de visite, elle me la montre. Je peux y lire un nom : Eduardo Cabrera, une profession : arquitecto, et une adresse à Barcelone. J'essaye de mémoriser ces informations, je les noterai une fois sorti de chez la vieille.

Elle semble ne plus être préoccupée par cet autre visiteur et s'autorise enfin à me parler de la famille Gonzalez. Elle ne cherche même pas à savoir qui m'a orienté vers elle. J'aimerais bien qu'elle me le demande, je lui parlerais des gars du café et ça serait l'occasion de savoir qui a guidé l'autre homme dont la présence m'intrigue.

Gonzalez a-t-il embauché plusieurs personnes ? Me cache t-il quelque chose en m'envoyant sur une fausse piste avec son histoire de fille disparue ? Je m'interroge. Je dois interrompre ma réflexion car la senora Carmona commence à raconter ce qu'elle sait. Elle semble heureuse d'en parler comme ces vieux qui n'ont pas de visites et retiennent le facteur ou l'agent d'EDF venu relever le compteur.

Elle m'indique la maison en faisant un geste devant la fenêtre comme si mes yeux pouvaient traverser les murs, précisant qu'ils étaient donc voisins et toutes deux originaires d'Espagne. Elle ajoute que la femme venait du même village qu'elle et que c'était pour ça qu'elles étaient amies. Elle explique ensuite qu'ils ont vécu là relativement longtemps mais qu'ils en sont partis parce que le couple allait mal, ce qui confirme la version que m'ont donnée les clients du bistrot avec l'histoire de la liaison entre elle et le patron du café.

Pour l'instant je n'ai rien appris de nouveau mais elle va assouvir ma curiosité. Visiblement plus intéressée par la piste de la femme de Gonzalez (mais leur lien régional en plus de leur sexe explique bien cela) que par celle de son mari, elle me donne la rue où elle s'est installée avec le cafetier après son départ du domicile conjugal. Comme je suis censé être un journaliste marseillais, je fais semblant de connaître ce coin de la ville même si en réalité ça ne me dit strictement rien. Elle agrémente son récit de souvenirs personnels quand elle allait les voir à l'autre bout de la ville lors de sorties occasionnelles. Elle donne sa version des faits : ils avaient choisi un logement à l'opposé du Panier car ils avaient peur que Gonzalez « fasse un mauvais coup ».

Cette évocation du risque de jalousie du mari et les menaces qu'il aurait pu faire subir au nouveau couple, l'amène à finir son histoire et à évoquer leur mort. Elle raconte qu'ils sont décédés tous les deux : lui depuis longtemps car ils ne se contentaient pas de servir des pastis, il en buvait sa part. Elle, plus récemment, et ne voulant pas l'accabler pour ne pas entacher une amitié de longue date, elle ajoute à mots couverts qu'elle aussi avait un peu trop abusé de la bouteille.

Pour changer de sujet, la vieille Carmona revient sur le Gonzalez. Elle dit ne plus avoir eu de ses nouvelles depuis très, très longtemps se souvenant que le départ de la femme de la maison fut suivi, peu après par celui du mari qui disparut complètement. La vieille espagnole dit ignorer si il était resté sur Marseille ou s'il était parti plus loin. Elle avoue ne jamais en avoir reparlé avec sa copine ou seulement une fois comme ça en passant et n'ayant pas obtenu de réponse claire, elle n'avait pas vraiment cherché à en savoir plus. Un dernier souvenir lui revient : il y avait eu des problèmes avec le courrier dans les mois qui ont suivi le départ du couple de la « rue des moulins » mais elle n'avait jamais su où l'homme était passé.

C'est en évoquant le père qu'elle vient à me parler de la fille. Amparo Carmona n'en a pas parlé jusqu'à maintenant mais y vient. Elle m'explique que les Gonzalez à l'époque où ils vivaient là avaient une petite fille et que peut-être, elle, sait où avait atterri le père. De l'avis de la vieille Espagnol il y a fort à penser que quoi qu'il arrive, il doit être mort, maintenant compte tenu de son âge, mais elle avoue qu'elle ne s'était pas posé la question. C'est la visite de l'architecte barcelonais qui l'a replongée dans cette histoire. Elle finit par regretter d'avoir oublié de lui parler de la fille à Cabrera car sur le coup, surprise, elle n'y a pas pensé. L'habitante du Panier ajoute qu'elle a bien sa carte mais qu'elle ne va pas téléphoner à un inconnu.

En conclusion, mon prédécesseur a défriché la route et c'est moi qui vais avoir l'information pour laquelle j'ai fait le déplacement. La grand-mère andalouse ayant poursuivi sa réflexion me donne un indice de taille. Elle ne sait pas où peut bien vivre la fille des Gonzalez mais Amparo Carmona la voit régulièrement depuis quelques temps dans le quartier, car elle est propriétaire d'une maison sur la « place des Pistoles » qui est en cours de rénovation et y vient souvent pour surveiller l'avancée des travaux. La vieille espagnole commence une explication pour me dire où se trouve la « place des Pistoles », je fais mine de l'écouter mais je sais où c'est puisque j'en viens. Il y a quelques minutes en sortant du café, j'y étais.

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18 avril 2008 5 18 /04 /avril /2008 07:45

J'y remonte avec un sentiment d'excitation à l'opposé de ce que je ressentais il y a encore quelques minutes. Tout alsacien que je suis, j'ai le caractère versatile du marseillais, enfin de la caricature que l'on en fait, un demi-italien qui passe du rire aux larmes en un instant. Si je ne me surveille pas, je vais finir par avoir moi-aussi une fausse idée des habitants de la cité phocéenne. C'est d'autant plus dur de résister quand une bonne partie des « méridionaux » se parodient eux-mêmes comme pour donner raison à ceux qui les raillent. On est rassuré lorsque l'on peut entrer dans une case, je ne le sais que trop car les pédés se laissent souvent enfermer dans ces jeux de rôle. Pour ma part, je m'y refuse, donc je dois être attentif à ne pas pratiquer ce genre de ségrégation.

Le temps de réfléchir à ces petites considérations qui ne sont pas des détails et me voilà à nouveau sur cette place des Pistoles. Elle détonne dans ce quartier qui, comme j'ai pu le constater, est vieux, moche, étroit, populaire, sinueux. Ici une place relativement large, un parking, alors que le reste du Panier semble un remède au tout automobile. Des maisons plus belles, mieux rénovées, et surtout qui sentent moins cette misère qui exhale des ruelles sombres de ce coin si cher à Izzo mais que peu pourraient décrire comme beau. Ce qui frappe le plus quand on pénètre sur cette « place des Pistoles » c'est la lumière, le jour, la clarté. Dans cette ville pourtant si méditerranéenne, il semblerait que l'astre solaire refuse de briller entre la « montée des Accoules », la « rue des moulins » et la « rue du Panier », et, tout à coup, il explose « Place des Pistoles ».

Je soupçonne les bulldozers de l'avoir un peu aidé à pénétrer là en ayant fait tomber quelques pans de murs de maisons délabrées, insalubres ou tout simplement à l'image de celle du quartier. Un début d'épidémie de foyer hausmannien dans une partie de la ville qui semblait immunisée jusqu'à maintenant.

Je veux avoir confirmation des dires de la vieille espagnole. J'entreprends donc une visite attentive. 

Mon premier regard est confirmé par l'inspection détaillée. En quelques mètres on est passé du quartier populaire et vieillot à un espace qui se veut résolument plus chic, un rien branché, avant-goût de ce que deviendra le Panier si on y laisse pénétrer les promoteurs. Marseille est une des grandes villes qui n'a pas encore éradiqué ses pauvres du centre ville : pour combien de temps ? Le poison a été inoculé sur la place des Pistoles, quelques gouttes de T.G.V. Méditerranée, un zeste d'ITER, un soupçon de mode et le Panier perdra son âme. Bien entendu, les plus pauvres en feront les frais... mais je suis certainement un rabat-joie qui ne peut s'empêcher de gâcher la fête.

La rénovation de la place est quasiment terminée. Il a bien cependant un échafaudage sur une baraque en cours de ravalement. Manque de bol, les travaux semblent à l'arrêt, du moins ce jour. Je m'avance pour avoir la confirmation qu'il n'y a vraiment personne. C'est le cas. La seule indication qui pourra me faire avancer dans mon enquête : le panneau informant de la régularité des travaux. Un instant, j'ai la naïveté de croire que le nom de la fille de Gonzalez va me tomber tout cuit dans l'escarcelle mais très vite c'est la déception. Le propriétaire n'est pas mentionné sous la forme d'un nom de famille mais sous les coordonnées d'une S.C.I.

Je n'y connais rien en droit mais il me semble que sous ce sigle se cache une Société Civile Immobilière. Cette entité est baptisée d'un nom grec : Gaïa. J'ai toujours été étonné que les entreprises ou les commerces portent des noms chargées de mythologie, de culture, de poésie alors que la plupart du temps elles ont des activités qui contredisent le développement harmonieux de l'être humain.

Qui se cache derrière cette Gaïa ? Je relève quelques numéros et autres informations sur le tableau des travaux dont je ne saisis pas toutes les significations et décide de repartir car je pense que j'en saurai pas plus pour aujourd'hui. Mais je n'arrive pas à quitter le Panier sur cette dernière impression. Je vais refaire un dernier tour en rejoignant le parking souterrain et ma voiture. Pour ne pas repasser par les mêmes rues, pour ne pas retomber sur les gens que j'ai interrogé mais aussi par volonté de connaître le reste du quartier, je prends un nouvel itinéraire. Toujours un serpentin de ruelles qui ressemblent comme deux gouttes d'eau à celles dans lesquelles j'ai passé mon après-midi puis soudain, juste avant d'arriver à l'endroit où j'ai garé mon véhicule, une autre place qui n'a rien à voir ni avec la « rue du Panier » ni avec la « place des Pistoles », un lieu qui date d'une autre époque, beaucoup plus récente mais que j'ai du mal à dater. Les années cinquante, soixante, soixante-dix ? Il faudrait demander à un spécialiste de l'architecture comme le présentateur de la radio publique pour avoir une information précise ! Toujours est-il que je tombe sur un endroit plus moderne avec des bâtiments en carré autour d'une place qui n'a pas de cachet. Un espace qui forme une sorte de cour intérieure à un ensemble immobilier de plusieurs étages d'inspiration contemporaine, certainement plus confortable que le Panier mais qui paraît bien fade. Dernière désagréable surprise quand devant le panneau mural qui annonce le nom de l'endroit, je constate avec stupéfaction que je suis sur la « place Victor Gélu ».

Tout à l'heure, en venant dans la voiture, je recherchais un homme qui symbolise Marseille. Je l'avais oublié, comme en ont fait malheureusement de même je pense, nombre de marseillais. Moi, j'ai une excuse, eux, ils n'en ont pas. Bien sûr c'est un homme du dix-neuvième siècle et il a écrit en langue d'oc. Par dessus le marché, les Allemands ont fait fondre sa statue pendant la guerre pour en récupérer le métal. Toutefois des milliers de personnes passent chaque jour devant une plaque commémorative sur le Vieux Port mais visiblement ça ne suffit pas pour que son souvenir ressurgisse dans la mémoire collective.

Décidément, les Provençaux en font trop pour Mistral, aussi grand soit son talent, en lui rendant un culte quasi stalinien au détriment d'autres. L'auteur de « Nouvé Granet » et de « fénians e Groumans » mériterait plus d'attention et surtout, lui qui dénonçait, sans éloge d'un passéisme, les travers du progrès devrait avoir son nom dans une rue du Panier qui sente bon le prolo. C'est avec cette pensée pour Gélu que je quitte Marseille.

J'en ai assez vu. Direction Saint-Saturnin. Chemin inverse, un peu plus d'une heure pour gamberger. J'ai la tête pleine des visages des gens du Panier qui correspondaient au portrait qu'en faisait Izzo. Je n'ai pas été déçu sur ce plan là. Pour ce qui est des raisons qui m'ont amené à Marseille, évidemment c'est selon l'optimisme ou le pessimisme de rigueur une bouteille à moitié pleine ou vide.

J'ai eu confirmation que Gonzalez ne m'a pas « tiré des craques » (mais était-ce son intérêt ?) et suis arrivé à retrouver les traces de son passage avec sa petite famille même si la piste n'a pas complètement abouti. Mon seul indice conséquent est le nom de cette fameuse S.C.I., « Gaïa ». Un amateur de culture hellène, juste retour des choses en somme dans la cité phocéenne, ou tout simplement quelqu'un qui veut se donner un genre du style « regardez mes lettres classiques, j'ai fait mes humanités, moi ! ».

Il faudra que j'aie des réponses à cette interrogation. Cependant une autre question me taraude : qui est cet individu qui m'a devancé chez la vieille espagnole et quelles sont ses motivations ? Il faudra que j'en parle à Gonzalez qui pourra, je l'espère, m'éclairer sur le sujet car j'ai beau retourner ce problème dans tous les sens, je ne comprends pas le rôle que joue ce soi-disant architecte catalan dans cette histoire.

J'ai réintégré mon pavillon déprimant. Je retrouve mes pénates dans cette ville qui s'est auto-attribuée le titre de « Portes d'or de Provence ». Aujourd'hui je serai passé de la Provence maritime aux « frontières » sans avoir vraiment senti une différence. Décidément le concept de Provence n'a pas de sens et c'est dommage que le vocable Occitanie ne trouve pas grâce à l'est du Rhône.

Je me fais un plateau repas et me précipite vers mon ordinateur. Une seule idée en tête : mettre un nom sur cette S.C.I. On trouve de tout sur Internet, le plus bizarre c'est que ça ne déclenche pas de révolutions. On aurait pourtant tous les arguments en main pour instruire les peuples. Dans le monde des affaires, même si la transparence n'est pas la règle numéro un dans ce milieu, on arrive avec par exemple les registres du commerce, des tribunaux, des sites de courtages, des entreprises de consulting et autres, à en savoir plus que les patrons voudraient bien le dire si on les interrogeait. Je ne suis pas spécialiste, loin de là. Je patine donc un peu mais j'y passerai la nuit s'il le faut. Je n'irai pas rejoindre Morphée avant de savoir qui est à la tête de cette S.C.I. Je tâtonne,  j'avance, lentement certes, mais je progresse. L'étau se resserre. Enfin au bout de plusieurs heures de combat entre ma souris, mon clavier, mon écran et moi, je finis par mettre le grappin sur un nom et une commune. Bernard Montbrun, Boulvezon.


Sur l'instant Boulvezon ne fait aucun écho en moi. Puis à la réflexion, je me souviens d'un village que je ne sais plus très bien placer. On ne connaît jamais assez sa géographie. Je suis capable de dire néanmoins que ça se situe quelque part dans un triangle formé par les Alpilles, la Crau et la Camargue, entre Durance et Rhône. Pour plus de précision, il me faudra regarder une carte. Pour l'instant je me contente d'à peu près. Je sais que j'ai un fil à tirer, peu importe les détails. Demain il fera jour. Quant à ce monsieur Bernard Montbrun, en revanche, son patronyme ne me dit absolument rien et quoi de plus normal, puisque c'est la situation inverse qui aurait relevé du hasard ou du coup de bol. Cependant, mon ignorance n'a aucun caractère de gravité. Après le samedi, vient le dimanche qui est un jour idéal pour se promener dans les rue de Boulvezon.

 L'avantage avec ce nouveau job qui m'occupe même le week-end c'est que je n'ai plus de temps pour déprimer.

Avant d'aller au lit, après une journée et une soirée fertiles en rebondissements, je vais quand même, puisque je suis déjà devant l'ordinateur, me détendre un peu en surfant sur autre chose que les entreprises et autres sociétés immobilières. Allons voir ce que notre Tante Marie-Sybille aura inventé pour nous faire rire aujourd'hui.


Comme toujours le titre même de la chronique renvoie à une référence de la télé, la chanson ou le cinéma. Cette fois encore, on y coupe pas : « Le mari de la coiffeuse »


Vous ai-je raconté mes débuts professionnels ? Je ne crois pas et je vais rattraper cette erreur sur le champ.

Etre homo, ça cause un certain nombre de tourments mais à coup sûr, c'est un avantage dans le monde du travail. Bien entendu, pas pour faire manœuvre ou docker car dans le premier cas on se salit les ongles et dans le second on ne peut porter des talons, mais dans bien des métiers, notre créativité, notre sensibilité, notre goût sont un avantage car c'est bien connu les hétéros ne sont ni imaginatifs, ni raffinés et manquent de fantaisie. Je sais, je sais, je caricature un peu... mais à peine. Toujours est-il que la dame du C.I.O., vous savez, non pas le « Comité International Olympique » mais le « Centre d'Information et d'Orientation » a tout de suite vu que je pourrais me trouver bien dans un salon de coiffure. Et allez savoir pourquoi j'ai trouvé que c'était une bonne idée d'ailleurs peut-être que c'est moi qui ai avancé cette proposition.

Et me voilà embarqué la rentrée scolaire suivante dans un centre pour apprentis où je me retrouvais au milieu de filles. Le rêve quoi ! Enfin dans mon monde ! Je partageais mon temps à l'école avec mes copines à apprendre les rudiments du métier et dans un salon que ma mère m'avait trouvé. La première année on ne me laissa jamais toucher des ciseaux, mon travail consistait à faire les shampooings et à balayer les cheveux coupés. Et pourtant je me trouvais bien dans cet univers. Les conversations étaient superficielles comme je les aimais. Timide, je me contentais le plus souvent d'écouter et d'apprendre. Il ne semble pas mais tenir le crachoir à une cliente est un exercice difficile. Il faut être capable de parler de tout et de rien, surtout de rien d'ailleurs. Eviter les sujets qui peuvent amener la polémique, la politique par exemple est à proscrire. Ca tombe bien : c'est pour moi un monde aussi étrange que les extra-terrestres. Mais ce n'est pas tout, il faut pouvoir avoir une conversation qui ne doit pas froisser la personne assise sur le fauteuil. Si pour rompre le silence, elle vous a fait la confidence qu'elle ne se trouvait pas belle avec sa coupe actuelle, on doit être en mesure de lui expliquer que ce n'est pas vrai tout en justifiant qu'elle a bien fait de venir car elle sera beaucoup mieux après. Si dans un cri du cœur, vous lui avez donné raison en argumentant et en la traitant de laideron, ne vous inquiétez pas pour sa carte de fidélité, vous ne la reverrez jamais. Autre écueil à éviter, parler d'autres personnes sans les dénigrer. Si, une fois que la mère Michu a franchi la porte, vous commencez à déblatérer sur son compte, la dame que vous avez entre les mains, pourra penser à juste raison que vous en ferez de même quand, elle-aussi, aura tourné les talons. Et puis, dans les petites villes, tout le monde se connaît et la moindre réflexion anodine sur un quidam quelconque aura un écho chez un voisin, un ami, un parent... Voilà pourquoi, quand vous sortez de chez le coiffeur, il vous semble, compte-tenu des paroles entendues, que vous avez un Q.I. largement au-dessus de la moyenne. C'est un travail, messieurs, dames. Moi, par exemple, je pourrais de mémoire vous raconter par le menu l'accident de Lady Di sous le pont de l'Alma et vous faire l'inventaire de l'estomac de Monsieur Paul le chauffeur de feu la princesse de Galles. Voilà une preuve de professionnalisme. Autre exercice : noms et pedigrees des amants des filles de Rainier de Monaco dans l'ordre chronologique et la cause de la mort de ceux qui n'ont pas résisté. Il est temps de rendre un hommage sincère aux magazines People qui nous permettent d'exercer notre noble métier de la meilleure des façons.

 

Après une année de shampooing et de basses besognes, je fus autorisé à faire ma première coupe. Quel grand jour ! Il faut dire qu'outre des progrès réels, ma promotion dans la hiérarchie de la coiffure a été peut-être accélérée par le fait que je sois devenu l'amant du patron du salon. Un pauvre homme qui avait nié pendant des années sa réalité sexuelle et qui était marié et père de famille. Imaginez le scandale quand le mâle se laissa aller à son instinct naturel, entraîna l'apprenti dans son lit et surtout en sortit sa femme. L'affluence de la clientèle s'en ressentit quelques temps avant que le monde s'habitue à cette nouvelle situation. Finalement on accepta le comportement de l'homme puisqu'il était coiffeur pour dames donc forcément c'était parce que... Et oui, les clichés ! toujours les clichés. En tout cas, voilà comment je suis devenu le « mari de la coiffeuse », surnom qui me colla à la peau pendant quelques années avant que je ne fasse autre chose. Mais ceci fera certainement l'objet d'une prochaine communication de votre Tante Marie-Sybille dont, j'en suis sûr, vous mourez d'impatience de suivre les nouvelles aventures !



                                                        signé : Marri si bile

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17 avril 2008 4 17 /04 /avril /2008 21:07

Chap. 4 « La commune des Palmares »


J'ai passé une relative bonne nuit. Après avoir éteint l'ordinateur, j'ai un peu tardé à trouver le sommeil car mon esprit ne pouvait s'empêcher d'échafauder des hypothèses et des plans pour la journée du lendemain. Tout en buvant un thé, j'ouvre une carte pour mieux situer Boulvezon. J'avais vu juste pour la situation sommaire et, avant de prendre mon atlas, un détail m'était revenu.

Boulvezon est en face de Maillane. Pour quelqu'un qui ignore tout de la culture de la France du midi, Maillane n'évoque rien mais pour les autres, ce village est la cité d'où est originaire le Poète, l'âme de la Provence, le chantre des cigales...

Je me moque mais je ne suis pas loin de la vérité. Mistral est né à Maillane. Lui, contrairement à Gélu, a toujours sa statue et elle est dans son village. Si ce n'était que ça, il n'y aurait pas de quoi fouetter un chat mais il faut savoir que, déjà, du vivant du grand Frédéric et encore plus depuis sa mort, a été créé là un lieu de culte qui nuit à l'écrivain. Comme je l'ai déjà dit, tout le monde ici connaît Mistral, certains sont capables de le citer par cœur mais peu, au delà de l'idolâtrie béate peuvent envisager l'œuvre en dehors d'un folklore ringard et d'un passéisme conservateur. Dommage.

Maillane se trouve donc réduit au rôle de berceau de notre Homère. L'équivalent pour les provençalistes de Lourdes pour les catholiques. D'ailleurs beaucoup cumulent les deux tares.

Voilà pourquoi, je ne peux m'enlever de l'esprit le souvenir d'un livre de Benjamin Péret qui s'appelle « La commune des Palmares ». La première fois que Frédéric (Grindel, pas Mistral) m'a donné ce titre, j'ai cru que Palmares était employé au sens de liste de lauréats, comme dans le palmarès des chansons ou le palmarès du festival de Cannes. Je ne savais pas qu'il y était question d'un lieu du Brésil qui portait ce nom. Alors bien sûr, en passionné, Frédéric m'avait parlé de l'époque où Péret avait séjourné au Brésil, y avait épousé sa femme puis avait fini par se faire expulser pour activités politiques.  

De bon matin, j'ai cette nostalgie qui s'instille doucement par l'intermédiaire de Péret. Pourquoi je pense à « la commune des Palmares » ?, parce que le seul auteur de langue d'oc à avoir eu un prix Nobel de littérature c'est Mistral, donc par voie de conséquence, dans ma tête Maillane est la commune du palmarès. Le complexe est si fort pour les cultures minoritaires que l'on se raccroche où l'on peut. Une reconnaissance internationale du type d'un prix Nobel est donc citée abondamment, montée en épingle, servie à toutes les sauces, à vous en donner la nausée. Surtout quand on sait que cette récompense, il l'a eue à demi avec un écrivain espagnol (tombé depuis dans l'oubli), première injure et second affront non des moindres, grâce au soutien des Allemands pour son travail de philologues et, ceci contre la volonté des Français !

C'est comme ça que l'on crée un réflexe pavlovien : à force d'avoir entendu la rhétorique félibréenne j'associe systématiquement Maillane au Nobel et par extension sur le plan de la Région j'ai fini par oublier ma destination Boulvezon pour sa célèbre voisine Maillane. Je suis sûr que les boulvezonais doivent avoir un complexe, une rancœur à cause de cet anonymat. Aucune célébrité n'y est née, pas une bataille ne s'est déroulée sur son territoire, pas le moindre fait divers à se mettre sous la dent. Boulvezon est le village oublié de l'Histoire.

Pour faire râler les Boulvezonais, il n'y a pas que la proximité de Maillane car si l'on trace un cercle à partir de là, on trouvera aux alentours Saint-Rémy de Provence, les Baux, Fontvieille et son vrai-faux moulin de Daudet, l'abbaye de Frigolet où Mistral alla à l'école, Tarascon célèbre autant pour sa Tarasque que pour son Tartarin ou encore Vallabrègues, pays des vanniers qui doivent eux-aussi leur postérité au Vincent du « Mireille ». Après cet inventaire, on comprendra que les boulvezonais vivent mal le statut de soldat inconnu de la Provence.

Pourtant au côté de ses illustres voisins, Boulvezon devrait goûter à la douceur provençale ; sans industrie ni pollution, le village pourrait être un petit paradis méridional. Longtemps considéré à juste titre comme un lieu insalubre, la trop grande présence de l'eau due à la fois à la présence proche de bras du Rhône, à des canaux et autres roubines a fait pendant des lustres le malheur de l'endroit. La fièvre des paluds, l'invasion des moustiques, des terres agricoles de mauvaise qualité, tout semblait s'acharner sur cette commune. Aujourd'hui les désagréments ont été quelque peu gommés, cependant Boulvezon par un habitat surtout dispersé avec un bien modeste bourg n'a pas le cachet qui ferait venir le touriste et surtout face à la concurrence immédiate.

C'est comme ça, oublions les raisons objectives qui font de ce village l'enfant déshérité de l'illustre famille provençale. Il n'y a peut-être aucune explication rationnelle. Se pose-t-on la question de la réussite de tel ou tel artiste, chanteur, musicien, écrivain qui est couvert de louanges alors qu'à côté de lui, un créateur tout aussi méritant restera dans un anonymat tout aussi injustifié que la gloire de l'autre ? Il suffit souvent de pas grand chose pour donner un coup de fouet ou jeter aux oubliettes. Il n'y a aucune loi scientifique. On a connu des hommes qui ont fini à la fosse commune dont on ne cesse maintenant d'honorer la mémoire, d'autres encensés de leur vivant seront passés sous silence avant même la putréfaction de leur enveloppe charnelle.

Le Félibrige, mouvement intellectuel qui se veut le gardien du travail de Frédéric Mistral, fait de Maillane le centre de l'édifice. Boulvezon ne figure pas au programme du circuit qu'il faut avoir fait si l'on veut marcher dans les traces du poète. Dans un siècle tout ceci ne sera qu'anecdotique !

Une fois mes tartines avalées et mon cul posé sur le siège de la voiture, voilà les pensées qui ont meublé les quelques dizaines de kilomètres qui séparent Saint-Saturnin de Boulvezon.

En entrant dans le village je me demande si j'ai bien fait de venir ici. Dans le même temps, je me dis aussi que depuis le début de cette affaire, je ne cesse de m'interroger sur le pourquoi et le comment.

Une phrase tirée de la poésie  « Que font les olives » de Péret me vient à l'esprit et semble convenir idéalement à la situation. Ces deux vers, tout provençal en réflexion devrait les connaître : « Si tu me jettes des olives à la tête une forêt naîtra sous mon crâne ». Péret était plutôt un homme de l'Atlantique... comme quoi il n'y a pas d'atavisme !

Je n'ai pas de réponse à mes questions, alors dans le doute, je ne m'abstiens pas. Seulement je ne sais pas trop comment aborder ce village  et ses habitants. De prime abord, la situation paraît plus difficile que dans la ville de Marseille dont l'étendue permet plus de liberté. Boulvezon un dimanche matin, n'a rien à voir avec l'effervescence d'une grande agglomération. Un premier passage en voiture, puis un second ne me laisse que peu d'angle d'attaque.

Tempête d'olives sous un crâne et finalement l'idée géniale surgit. Je me souviens que dans une revue provençale « Prouvenço d'aqui » que je lisais régulièrement pendant mes années de fac pour améliorer mon vocabulaire, apparaissait, souvent des articles d'un chroniqueur qui signait « le félibre de Boulvezon » et que tout le monde savait être Jean Couderle, un écrivaillon sans inspiration qui se contentait de reprendre en plagiant involontairement des poésies d'odes à la nature provençale et à ses habitants, si possible parce que c'est mieux, des paysans.

Son absence de talent et d'originalité n'ont pas permis que lui soit attribué le statut de gloire de Boulvezon qui, pourtant, on l'a vu, en manque cruellement. Certainement lucide, Couderle a arrêté sa production personnelle pour se contenter d'articles d'érudition sur la poésie félibréenne et de monographies sur les lieux qui l'entourent. Un spécialiste des chapelles romanes de son canton et des croix processionnelles. En dehors de ses loisirs, il a toute sa vie travaillé la terre, se rapprochant ainsi des personnages de Mistral. Aujourd'hui il coule une retraite que je crois paisible, continuant ses recherches qui doivent passionner quelques érudits autochtones en mal d'histoire locale.

Au fur et à mesure que je me souviens du pedigree de Couderle, je sais maintenant comment aborder le village.

Arrêt sur un parking où trône la seule et unique cabine téléphonique de Boulvezon. Je croise les doigts pour que l'annuaire qui doit s'y trouver n'ait pas fini en confettis. J'ouvre la porte et le vois, un peu gonflé par une pluie ou deux mais relativement intact. La lettre B comme Boulvezon, à peine trois colonnes sur une page et à la lettre C, un Couderle qui n'est pas sur la liste rouge. Décidément je suis en veine.

Il est midi. La femme de Couderle décroche. Je demande à parler à son mari. Quand il prend le combiné, je lui raconte que je suis un étudiant, une situation que je pense plausible, et lui explique que je fais un travail sur le mensuel provençal pour lequel il collabore. Il ne m'envoie pas sur les roses ; cette entrée en matière réussie, je lui fais comprendre que je suis à Boulvezon et ce que j'espérais se passe, il m'invite à boire le café après le repas.

Je lui laisse une heure pour manger et en profite pour m'acheter une bricole dans la boulangerie de Boulvezon. Ensuite, tout en avalant ma modeste collation, je fais un tour de ville qui sera rapide compte tenu des dimensions de l'endroit.

Avec cinq minutes d'avance je sonne à la porte de Couderle. Il me reçoit poliment. Nous sommes dimanche, ça explique peut-être pourquoi il s'est mis sur son trente et un mais en tout cas le costume de félibre est au complet. La veste de velours, la cravate et la chemise de gardians. Le mimétisme poussé au clonage. Il ne manque que le chapeau pour que j'aie Mistral en face de moi, mais on est à l'intérieur. Je comprends que sa poésie comme sa prose manquent d'originalité, il manque assurément de personnalité, il est un mainteneur, voilà tout.


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16 avril 2008 3 16 /04 /avril /2008 08:48

J’ai tout de suite vu sa cigale au revers et je lui demande quand il l’a obtenue. Il m’explique, par le menu, à quel moment il a reçu cette distinction du Félibrige mais surtout pourquoi il pense la mériter. Je vois que la flatterie marche sur ce genre d’individu alors j’en remets une couche sur ses chroniques puisque je suis censé être là pour la revue « Prouvenço d’aqui ». Il est bavard, trop content que quelqu’un de jeune s’intéresse à son travail, à sa science. Peut-être que le simple fait que je brise la solitude d’un vieil homme suffit à son bon accueil. Il me propose une « grune », des cerises dans l’eau de vie que je refuse après moult salamalecs, il revient à la charge avec une carthagène maison que je suis presque obligé de boire pour ne pas rompre le pacte de civilité qui s’est installé entre nous. On n’offre pas la mixture de la maisonnée à n’importe qui. C’est un signe de bienvenue qui va au-delà du minimum syndical de la politesse. On m’avait convié à un café et finalement j’ai droit à un traitement de faveur, même si personnellement je trouve que la boisson que l’on m’a servie est une abomination. Chacun ses goûts. Nous, les jeunes générations, n’arrivons plus à boire ce qu’avalaient nos aïeux. Je fais un gigantesque effort pour ne pas montrer que je suis venu en félon afin de soutirer des informations au vieux félibre.

Au bout d’une heure d’une conversation qui ne s’est pas éloignée du sujet officiel pour lequel j’ai montré patte blanche, je commence à glisser doucement sur les raisons réelles qui m’ont amené jusqu’ici. Mis en confiance ou tout simplement heureux de parler, Couderle ne voit pas malice dans mes propos. Je lui sors un bobard qui lui laisse entendre que j’ai entendu parler d’un cousin très très éloigné du côté de ma mère qui habiterait Boulvezon et je glisse subrepticement le nom de Bernard Montbrun. Le vieux est tout content de pouvoir me renseigner. J’apprends donc que Montbrun est le médecin du village. Tiens, tiens, toubib qui trempe dans de l’immobilier, les professions de santé, ça rapporte !

 Il m’explique que le père de Montbrun était propriétaire terrien. Il ne dit pas paysan. Il est pourtant de la partie. Je pense que cela doit tenir de la taille de l’exploitation. Je finis par savoir aussi qu’il est actuellement adjoint à la mairie chargé du domaine de l’urbanisme. On revient donc à nos questions sur le logement. Il ajoute que c’est un homme de culture, mélomane et qui connaît la poésie provençale. « Un type formidable », donc...

A ce moment là de la conversation, Couderle se souvient que le fils de Montbrun est, comme moi (puisque il a fait sien mon mensonge) étudiant en provençal et fait une thèse sur Maurras à l’université d’Avignon. Il me demande si je ne le connaîtrai pas. Je lui indique que je suis pour ma part à la fac de Montpellier. Ouf, j’ai failli être démasqué !

Une thèse sur Maurras, tout ça ne me dit rien qui vaille.

Je suis en possession d’informations sur les hommes de la famille Montbrun mais il me revient à la mémoire que Gonzalez m’a embauché pour rechercher la femme. Je n’arrive pas à la glisser dans la discussion. Je me vois dans l’obligation de battre en retraite et prendre congé du vieux félibre. Je lui promets de l’informer de l’avancée de mes travaux.

 

Cette rencontre m’a été bien utile. Sans la connaître, je commence à avoir une petite idée de qui peut-être la fille du vieil espagnol. Lui s’est engagé volontairement dans les forces antifascistes pendant la guerre, elle, me semble une femme de notable tout ce qu’il y a de plus détestable. Péret, qui aimait déclencher des scandales pour essayer de déstabiliser cette bourgeoisie qu’il honnissait, m’aurait soufflé, s’il était toujours de ce monde, un plan pour secouer le cocotier des Montbrun. C’eût été certainement une bonne partie de rigolade. Malheureusement Péret n’est plus là depuis longtemps, de plus je suis trop timide et réservé pour me prêter à ce genre de barouf. De toute façon je dois faire exactement le contraire pour pouvoir les approcher sans les effrayer afin de revenir à Saint Saturnin avec des éléments.

Maintenant que je suis relativement près du but, au moins géographiquement, il me faut essayer de rentrer en contact avec les Montbrun. Les informations sur la thèse de Maurras par le fils me semble une planche d’appel. Puisque ce subterfuge a marché avec le félibre Couderle, je ne vois pas pourquoi le tour ne fonctionnerait pas une seconde fois. Je procède exactement de la même façon. Cabine téléphonique, si le toubib n’était pas dans l’annuaire, ça serait le comble ! Puis l’appel : je tombe sur la mère. Je lui ressors le même baratin en ajoutant que c’est Couderle qui m’a parlé d’eux et donné leurs coordonnées, puis je lui explique que mon souhait serait de rencontrer son fils Philippe car son travail universitaire pourrait m’être utile pour le mien, de plus d’après ce que l’on m’en a dit cette thèse mérite d’être lue et je remets une couche de compliments et une autre de balivernes qui semblent faire leur effet.

A la voix et au vocabulaire utilisé, je crois que ma première impression sur la mère Montbrun s’avère être la bonne. Maniérée, pédante, prenant des pauses, s’écoutant parler, elle surjoue la femme du docteur de campagne. Je la sens flattée par mes propos sur son fils. Elle hésite donc entre son aspiration à me tenir à distance pour que je ne lui coupe pas son dimanche après-midi et le désir de faire briller sa famille en me recevant.

Elle me dit que j’aurais dû prendre un rendez-vous. J’ai envie de lui répondre que je ne suis pas malade et n’ai pas besoin d’un médecin mais je fais tourner sept fois ma langue et justifie mon attitude cavalière par le fait que j’étais chez Couderle et qu’une rencontre aujourd’hui m’éviterait un déplacement supplémentaire entre Montpellier et Boulvezon.

Je touche au but mais je perçois encore un écueil. Il est réel. Elle m’explique son fils est sorti pour quelques heures, elle me propose de passer en fin d’après-midi si je le peux. J’approuve, feignant le souhait d’aller voir quelqu’un d’autre auparavant à Maillane. On cale une heure précise comme si nous allions prendre l’avion et je raccroche.

J’ai devant moi, trois heures à tuer et hors de question que j’aille rendre un culte à la statue de Mistral ! Depuis quelques jours et le début de ma nouvelle activité, je fréquente assidûment les bistrots. Je ne vais pas déroger à cette nouvelle habitude et qui sait, j’en apprendrai peut-être un peu plus sur la famille Montbrun. En passant sur la place du village j’ai aperçu un café, avec un peu de chance, il sera ouvert le jour du seigneur, même après la messe.

Effectivement la devanture du troquet aux allures de zinc de bled est ouverte. Je pénètre en me souvenant du bar marseillais de la veille. J’ai l’impression de me retrouver dans le même univers, quasiment les mêmes vieux reproduisant les mêmes gestes avec un brin de curiosité en plus à mon entrée. Une télé dans un coin retransmet les courses. Visiblement certains attendent le tiercé avec impatience. Je commande un café en jetant un œil sur les chevaux, l’autre sur les humains. Deux mille quatre cent mètres plus loin, la tension s’est apaisée.

Plus personne ne pense à moi et les habitués échangent quelques bons mots à propos de leurs pronostics sur tel ou tel canasson. Je surmonte ma timidité et fais un bon mot à haute voix pour me faire accepter du groupe. J’ai repéré deux vieux peu intéressés par le P.M.U. et qui semblent avoir envie de parler aux étrangers. Mis en confiance par ma boutade, l’un des deux se rapproche un peu et me demande si je suis un touriste.

Mon travail d’approche a fonctionné. Je débite pour la troisième fois de la journée le même baratin sur la Provence, ses poètes, sa langue, sa culture et patin et couffin. Je sens que mon tout nouvel ami adhère à mon discours. Il continue son interrogatoire. Je lui dis ce qu’il veut entendre... la rencontre avec Couderle puis mon rendez-vous à venir chez les Montbrun. J’ai glissé cette dernière phrase pour tester un peu leurs réactions. L’homme qui depuis tout à l’heure essaye d’entrer en communication avec moi se contente d’alimenter la conversation de façon anodine ; par contre, l’autre vieux qui ne s’intéressait pas non plus aux chevaux et qui, depuis le début notre dialogue, restait silencieux, s’immisce dans notre discussion. Je perçois très bien que c’est le nom des Montbrun qui l’a fait sursauter. Il veut savoir pourquoi je vais les rencontrer, les Montbrun. Je lui ressers la thèse du fiston et mon goût pour les lettres provençales. Ce n’est qu’un demi-mensonge. Il veut savoir si je les connais bien, les Montbrun. Je lui réponds que je me suis servi de Couderle comme intermédiaire. Je vois que ma réplique fait plaisir à mon interlocuteur qui insiste beaucoup pour être bien sûr que je ne sois pas un intime ou une relation de la famille.

Comprenant qu’il veut que je lui confirme que nous ne sommes ni parents, ni amis, ni même connaissances lointaines, j’appuie lourdement sur le fait que c’est presque par hasard que je vais les rencontrer.

Une nouvelle barrière psychologique vient de tomber, ma dernière phrase a comme levé un tabou. Le vieux client du bistrot, pensant qu’il n’a pas affaire à quelqu’un du « clan » Montbrun, veut vider son sac. Peut-être qu’il a même espoir que je répète ce qu’il va me dire pour bien montrer son hostilité envers eux.

Après m’avoir demandé si je savais qui était vraiment « le bon docteur Montbrun », amorce de discours qui, en général, est signe avant coureur d’une descente en règle, il commence son histoire.

Il me raconte la fin d’un vieux garçon surnommé « Boulard » qui mourut sans héritier direct. S’ensuit une digression un peu longue sur  le fameux « Boulard », le pourquoi de ce sobriquet, sa vie résumée, sa gentillesse, son goût un peu trop prononcé pour le pastis, enfin une conversation de bistrot que je me dois d’écouter attentivement si je veux connaître la suite qui peut me plaire. Il en arrive au « chant du cygne » : « un jour, il n’a pas ouvert ses volets, on a enfoncé la porte, il était mort dans son lit. »

Cette entrée en matière pour en venir à la maison de « ce pauvre Boulard ». « Une belle demeure de maître, certes un peu délaissée car Boulard n’entretenait pas trop mais bien placée, bien exposée, une bonne affaire... »

Le vieux m’explique alors que son petit-fils avait fait les démarches pour l’acheter. Seulement au passage devant le notaire pour signer un compromis de vente, Montbrun, l’adjoint à l’urbanisme, avait téléphoné alors que le jeune acquéreur se trouvait dans le bureau de l’officier public pour casser la vente en prétextant que la commune de Boulvezon préemptait le bien. A ce stade de la conversation, l’homme m’explique qu’une mairie a le droit de le faire, que c’est une procédure légale et souvent justifiée mais que dans le cas présent, la maison n’a pas été vendue à son petit-fils mais pas à la commune non plus.

L’autre vieux qui s’était le premier rapproché de moi, tente amicalement de faire taire son collègue mais le second n’a visiblement pas l’intention de vouloir s’arrêter là. Il continue son récit, alors que je me rends compte que les autres clients, tout à l’heure affairés au déroulement des courses, commencent à s’occuper eux-aussi de la discussion. L’un interpelle celui qui me parle en lui demandant de ne pas raconter les affaires de Boulvezon à quelqu’un que l’on connaît pas.

Le vieux ne se laisse pas intimider. Il ajoute donc que l’acheteur n’était pas un particulier mais une « société avec un nom bizarre : Hélios ou Hélias, il n’est pas très sûr mais que l’on peut voir la plaque apposée sur la maison pour vérifier ».

Une nouvelle fois, les autres tentent de le rendre muet mais sans trop d’agressivité. Ils essaient de le dénigrer en laissant croire à une rivalité politique. « Tu l’aimes pas parce que tu n’as pas voté pour lui mais il ne t’a rien fait ! »

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15 avril 2008 2 15 /04 /avril /2008 07:14

Cette dernière phrase plutôt que de le calmer a eu tendance à démultiplier sa colère. Il en met une seconde couche et veut me faire comprendre que Montbrun est capable d'être l'auteur de combines. Il m'en révèle une : le paiement de la femme de ménage. Comme pour narguer les autres clients, il parle plus fort en démontant le mécanisme de l'arnaque : « Il lui fait des feuilles de visites médicales qui sont fictives et, elle, se les fait rembourser par la Sécu. Voilà comment elle touche son salaire. Toute la collectivité paie pour la propreté de la maison Montbrun ! ».

Maintenant les autres ont haussé le ton en disant que ces propos ne sont que des sornettes et qu'il n'a pas preuve pour avancer des choses comme ça.

Il se défend bec et ongles un moment mais ne voulant pas se fâcher avec ses amis, il finit par lâcher prise en concluant quand même par un « je sais ce que je dis ».

Si ça continue je vais être la cause d'une bagarre à Boulvezon ce qui n'est pas la meilleure façon de passer inaperçu. Je décide donc de quitter le café avant d'attirer trop l'attention sur moi. De toute façon, l'heure du rendez-vous est proche. J'ai fait dévier la conversation sur autre chose puis profitant d'une accalmie, je déserte le bistrot.

Je ne sais pas si l'on peut considérer comme preuves irréfutables les paroles du bon vieux du bar mais elles viennent quand même après  l'épisode de la maison en rénovation de la « rue des Pistoles à Marseille ». L'homme n'a pas parlé d'une S.C.I. mais d'une société, peut-être parce qu'il ne sait pas tout simplement ce qui se cache derrière ce sigle.

Le nom grec dans les deux cas est une similitude troublante même si ce n'est pas une preuve formelle. S'il a des parts dans la S.C.I de Boulvezon comme dans celle de Marseille, il a abusé de sa fonction d'élu pour faire capoter une transaction pour une autre à son profit. Il est dans l'illégalité car juge et partie. Je ne sais pas quel est le nom que donne la justice française à cette infraction à la loi mais si elle est avérée, ce dont je doute de moins en moins, ça ferait désordre pour la bonne ville de Boulvezon et pour, comme le qualifie le vieux du troquet, « le bon docteur Montbrun ».

 

Toujours peu ou pas d'informations sur Madame Montbrun mais il faut bien reconnaître que le monsieur est déjà un cas intéressant. Puis comme dit le proverbe : « qui se ressemble s'assemble ».

Il serait bien étonnant que la femme ignore tout des agissements de son mari. Une femme de ménage gratis, ça doit se voir dans les comptes familiaux. Je n'ai pas oublié aussi que la vieille espagnole à Marseille m'a parlé des visites de la fille de Gonzalez sur le chantier de la « rue des Pistoles ». Je suppose qu'un médecin généraliste de campagne doit être relativement occupé, donc forcément son épouse doit le seconder. Enfin il me semble.

J'espère avoir quelques réponses après ma visite chez eux. Je suis les indications que les clients du café ont bien voulu me donner pour rejoindre l'habitation des Montbrun. Je trouve sans trop de mal.

Un mas cossu annoncé par une haie d'honneur d'oliviers qui part de la route départementale pour finir à l'entrée de la propriété. Je passe sous le porche du portail et pénètre dans la cour qui laisse voir une bâtisse en L.

Dès le premier regard on perçoit bien que l'usage agricole de la ferme a été détourné pour en faire une habitation plus fonctionnelle mais qui conserve le cachet du rustique. Je ne suis pas encore descendu de la voiture que déjà me vient ce vers de Péret tirés de « la mort du signe » : « ils vivent avec les lapins et le bas de laine ». On pourrait croire qu'il a écrit ces lignes en observant la propriété des Montbrun. L'aspect paysan du lieu a été mis en scène avec les outils accrochés au mur comme dans le « museon arlaten » et une décoration bourgeoise faite de poteries monumentales et de statues d'inspiration classique. La pierre apparente côtoie la poulie qui a été maintenue à la porte du grenier pourtant transformé en chambre mansardée. La remise est devenue pool-house, la mangeoire du mulet un pédiluve.

D'une baie vitrée du rez-de-chaussée sort un jeune homme sensiblement de mon âge, un brin plus jeune peut-être avec un look de gentleman-farmer. Chemise blanche et pantalon noir sur chaussure de bateau. Les cheveux fins, une raie de côté qui lui donne un air de noble qui reçoit ses paysans au château. Je me crois revenu avant la Révolution française. Il ne tient pas compte de notre proximité générationelle et me la joue bon chic bon genre. Le vouvoiement est de rigueur et je suis invité à entrer dans la maison. L'intérieur est du même acabit que l'extérieur : pompeux, clinquant, m'as-tu-vu, très nouveau-riche. Une décoration surchargée qui, à trop vouloir en mettre plein les yeux aux visiteurs finit par être de mauvais goût.

Philippe Montbrun m'installe dans un salon. Le mobilier, sûrement acheté chez un antiquaire mais que l'on baptise meubles de famille est à l'unisson. En plus, pour couronner le tout, une trop forte odeur de cire envahit la pièce. Tout est trop beau, trop propre pour sonner juste.

Je suis maintenant au point dans mon numéro d'étudiant en recherche d'informations sur la Provence. Mon sésame Couderle a joué à plein. Je le lance sur le terrain de Maurras.

Il est vite intarissable. Insiste beaucoup sur l'influence mistralienne, l'amour pour la Grèce antique et le goût de l'ordre et de la raison. Tiens, tiens ! Encore les Hellènes dans le coup comme pour les S.C.I., une passion héréditaire. Par contre il passe sur l'antisémitisme, le soutien à Franco, Mussolini et la collaboration à la politique de Pétain. Bien entendu ce n'est pas moi qui vais l'entraîner sur ce chemin. Je le laisse dérouler sa logorrhée quasiment à l'infini.

Au bout d'un moment qui me paraît vite déjà long, j'essaie de le mener où je souhaite qu'il aille. Et par l'intermédiaire de Mithra (même s'il n'est pas un pur hellène) je reviens à la Grèce et à ses mythes.

Je lui ai donné du grain à moudre, il n'en demandait pas tant. Mis en confiance, il finit par parler des immeubles de son père qui portent tous des noms grecs (Gaïa, Héliades, Hélios, Olympiades, Ouranos..). J'en retiens quelques uns mais la liste est trop longue pour que je les mémorise tous.

Mon accueil à la propriété me semblait froid au départ mais les minutes aidant, j'ai le sentiment que Philippe Montbrun a cassé la glace. Il devient loquace alors qu'il me recevait, il y a peu, sans la moindre marque de sympathie pas même un sourire. Je suis le premier surpris mais après tout pourquoi ne pas en profiter ?

Soit je joue très bien la comédie, soit Philippe Montbrun est « bête à manger du foin » pour arriver à se persuader que j'ai les mêmes goûts, les mêmes penchants que lui.

Après un long monologue sur la Grèce il me demande si je connais le « R.I.M ». Devant mon ignorance, il m'explique que c'est un regroupement de jeunes et d'étudiants intéressés par la culture locale, la civilisation et la politique. J'apprends que sous ces trois initiales se cache le « Renouveau de l'Identité Méditerranéenne ». Je comprends très vite qu'en fait de rassemblement estudiantin, il s'agit tout bonnement d'un groupuscule facho. D'ailleurs à mots à peine couverts Montbrun décline les motivations de leur joyeuse équipe : retour à des valeurs intellectuelles saines, fidélité à la religion catholique, promotion de la culture provençale au détriment de toutes formes d'expressions non issues de la Région et surtout venues de l'étranger. Enfin il donne plus clairement un objectif de ses « enfants de troupe » le nettoyage du pays de toute personne qui ne répond pas aux critères de développement harmonieux du pays.

Il me semble avoir rapidement compris ce que pouvait être ce « R.I.M. » quand j'ai su que le « I » signifiait identité. Chez un certain nombre d'individu, le terme identité a toujours des relents nauséabonds. Alors quand on l'associe à Renouveau et à Méditerranéenne, on voit vite qu'il est question de nostalgiques du salut romain, d'une « mare nostrum » conquise et dominée par les européens, d'un retour au passé qui sent fort le « Travail, famille, patrie ».


Frédéric était très gêné par cet aspect de la culture occitane. Avant de me connaître, comme beaucoup de ses contemporains, il ne s'était jamais intéressé à la langue d'oc et encore moins à sa littérature (il en était pourtant féru) car pour lui, ce courant véhiculait forcément des valeurs archaïques : nationalisme, passéisme, traditionalisme...

Il me l'avait envoyé « en travers la gueule » dès que je lui avais fait connaître mes goûts.

Finalement après des heures et des heures de discussion, il avait fini par admettre qu'il n'y avait pas que ça. Certains avaient du mal à sortir de cet aspect mais dans l'ensemble on trouvait souvent autre chose que des odes aux temps passés. Quand il avait accepté d'entrer dans ma passion, il avait redécouvert que les troubadours écrivaient en occitan et non en français comme on le faisait étudier aux naïfs collégiens, et déceler des trésors qui rivalisaient avec la prose ou la poésie française. Peu de temps avant sa mort, il avait reconnu qu'il était revenu de son schéma mental qui lui interdisait de considérer l'occitan à égalité avec les autres langues et qu'il en faisait de même avec sa littérature...


S'il m'avait accompagné aujourd'hui, il aurait devant lui une preuve vivante de ce qu'il croyait être la norme dans ce milieu quand nous nous sommes rencontrés. Nous aurions débattu longtemps après cette visite à ce drôle d'oiseau, malheureusement je n'aurai personne avec qui échanger ce soir.

Je lui aurais dit, c'est sûr, mon regret d'observer qu'à cause de cette mouvance on jette le bébé avec l'eau du bain. Cette eau trouble, croupie, impropre à la consommation, cette mare glauque, pestilentielle et putride par sa puanteur fait oublier qu'il y a des sources fraîches, des ruisseaux capricieux qui descendent des montagnes ou des fleuves tumultueux qui se jettent dans la mer ou l'océan. Combien de temps encore les gens ne s'arrêteront que sur le trou de fange, de vase, de merde, c'est vrai bien mal odorant et se désintéresseront du liquide précieux et rare, limpide qui sourd encore en quelques endroits ?

Il est une évidence qu'il ne faut pas ignorer les fascistes, voilà que j'utilise le même vocabulaire que le vieux Gonzalez. Ils nous font assez de mal.

Rebaptiser Vitrolles en lui ajoutant le suffixe Vitrolles-en- Provence, était un travail de récupération d'un territoire, d'une culture, d'une population qui a discrédité tous ceux qui essaient de véhiculer la tolérance, le partage, l'ouverture sur les autres dans cette région. Avec toute la haine que portent ceux qui ont prémédité cet acte, allez ensuite dire qu'aucune guerre ne s'est faite au nom de l'Occitanie ou de l'occitan.

De même quand, dans une autre commune, on sert la messe en lengo nostro pendant que sur le parvis un groupe folklorique tourne autour de la souche brûlée et que le maire parle de « la grandeur et de l'éternité de la Provence », comment convaincre de la modernité d'une culture ?

Autre manifestation autour d'un feu, celui de la Saint-Jean sur les pentes du Mont Ventoux, cérémonie où des militants, des cadres du F.N. et des pseudos défenseurs de la langue communient ensemble en prônant des valeurs communes. Commémoraison qui donnerait des envies de meurtres à un partisan de Gandhi et de la non-violence.

Les groupuscules comme celui de Philippe Montbrun, antichambres des partis autorisés, rassemblements de nazillons viennent apporter la goutte qui fait déborder le vase.

Pendant que je me remémore tous les agissements de l'ultradroite dans la région, le fils Montbrun, emporté par son élan, continue de se lâcher et livre une tirade que ne renierait pas le « vil borgne ».

« Les bougnouls et les niacoués, tout ça dehors ! On a pas besoin de déchets ici ! ... »

Et de poursuivre.

Je ne sais si un rictus s'est immiscé involontairement sur mon visage mais en quelques secondes, le ton de Montbrun change. La conversation devient moins libre. Le regard du fils du « bon docteur » a changé à mon encontre. Est-ce qu'il a enfin senti, même si j'ai essayé de le dissimuler, que je n'étais pas du tout de la même chapelle que lui ou  s'est-il rendu compte qu'il avait un homo en face de lui ?

Dans la vie quotidienne, je fais tout mon possible pour ne pas trahir ma sexualité mais je sais que parfois, sans le vouloir, je n'arrive pas à cacher la réalité profonde de ma personnalité. Depuis mon arrivée à Boulvezon je me suis efforcé de faire encore plus attention que d'habitude mais j'ai pu relâcher ma garde. Un malaise s'installe.

 Avant que les choses n'aillent plus mal, je prétexte l'heure  avancée pour mettre un terme à la conversation. J'invente dans la précipitation de fausses coordonnées postales et téléphoniques pour que Philippe puisse me joindre, promets de reprendre contact pour montrer mon travail et de poursuivre cette discussion qui était passionnante.

Sans demander mon reste, je m'avance vers la porte de sortie. C'est ce moment-là qu'a choisi la mère de Philippe pour entrer dans la pièce. On se serait donné rendez-vous, on n'aurait pas pu être aussi synchrones.

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14 avril 2008 1 14 /04 /avril /2008 07:38

Nous, les homos, même si on ne les aime pas sexuellement, on sait apprécier la beauté des femmes. Pour ce qui est de la fille de Gonzalez, à cinquante ans, elle demeure encore très jolie et dégage une classe qui fait qu'elle ne doit pas dénoter dans le monde bourgeois de son mari. La tenue vestimentaire y fait beaucoup mais il y a des choses qui ne trompent pas : un port altier, une démarche gracieuse, une silhouette galbée.

Elle s'avance vers moi et joue la maîtresse de maison qui veut être sûre que son fils a bien tenu son rôle d'hôte en accueillant de la meilleure des façons le visiteur. Il est clair qu'elle se complaît dans les mondanités, multipliant les salamalecs, elle devient pédante à vanter les mérites de son fils et des mainteneurs de la culture régionale.

Un instant je me mets à douter de la paternité réelle de Gonzalez tant elle est différente de lui. Je profite de ses bavardages sur la Provence pour oser lui demander si elle est originaire de Boulvezon. Elle me répond sans entrer dans les détails que son mari est d'ici depuis de nombreuses générations mais qu'elle est de Marseille. Laconique, elle ne me fait pas, contrairement aux Montbrun, l'arbre généalogique de sa branche familiale. Je ne peux me permettre de lui demander son nom de jeune fille mais j'avoue que je le regrette car j'aimerais voir l'embarras que ça provoquerait chez elle. Non pas que je prenne du plaisir à confondre une fille d'immigrée mais rabattre son caquet à cette bourgeoise me ravirait à coup sûr.

Cette joie ne me sera pas offerte. J'avais presque oublié que j'étais sur le point de partir car un malaise s'était installé entre son fils et moi. Il m'a fallu me reprendre avant de passer la porte.

Je ne suis pas mécontent de quitter ce lieu malsain où je ne me sentais pas à l'aise du tout. Cependant, pour les côtés positifs, j'ai eu de nombreuses informations sur les Montbrun et j'ai même pu converser quelques minutes avec la fille de Gonzalez, personne que je suis censé rechercher.

Au volant de ma voiture, je gamberge. Une affaire, réglée en 48 heures et deux petits aller-retours, je trouve que c'était trop rapide et trop facile. En tout cas, demain lundi, je serai en mesure de donner au vieil espagnol le nom de famille et l'adresse de sa descendante.

Je reste perplexe sur cette mission et me demande quelles vont être ses réactions.

Sans le connaître, je m'y suis attaché au vieux. Je sais qu'il sera déçu. Avoir combattu Franco et hériter d'un petit-fils qui est dans le camp des fascistes ne peut que rendre triste. Perdre sa famille, son pays, sa liberté pour que soixante dix ans plus tard, on se retrouve au même point. Comment l'annoncer ?

Ne devrais-je pas me contenter de dresser un tableau général, lui mettre les coordonnées sur papier et lui conseiller de se débrouiller tout seul ?

 Cette solution serait la plus neutre et celle qui me protégerait de mes propres émotions mais voilà, Gonzalez n'a pas mon âge, il est vieux, usé et n'a pas forcément toutes ses facultés pour gérer un dossier tout seul.

Jouer l'écrivain public en rédigeant un rapport administratif ne serait pas correct. Je suis impliqué dans cette affaire, je ne peux décevoir le vieil Espagnol qui est, depuis longtemps, la seule personne qui m'a accordé sa confiance. Peut-être l'a-t-il fait par hasard ou par ignorance mais peu importe, cette marque de gratitude appréciable ne doit pas être trompée.

Sa fille et son petit-fils ont trahi ses idéaux, je dois choisir mon camp et je ne peux que montrer ma solidarité à Ramon Gonzalez. Pour lui bien sûr, mais aussi pour Frédéric Grindel, pour Benjamin Péret « l'irréductible ».


Cette réflexion m'a pris tout mon trajet. Mon opinion est faite. Demain en fin de matinée j'irai rencontrer le vieil Espagnol et lui raconterai tout. Je ferai en sorte de le ménager mais je ne lui cacherai rien.

Maintenant, après avoir noté ces quelques idées sur mon cahier d'écolier, j'ouvrirai le frigo pour voir s'il reste encore quelques provisions. Avant de trouver le sommeil, je me détendrai en surfant un peu sur le web.


La tante Marie-Sybille me renvoie à Marseille. Décidément la mode est à la cité phocéenne ces temps-ci. Le titre de sa chronique évoque aussi en moi des souvenirs d'enfance : « Fiers d'être marseillais ».


Chers amis homos avez-vous remarqué que les supporters de l'équipe de football de Marseille utilisent le même adjectif que nous autres ? Ils sont « fiers d'être marseillais » alors que nous avons la « Gay pride ». La seule différence c'est que nous pour faire plus américain, on l'emploie en anglais. Imaginez si le public du stade vélodrome disait : « proud to be marseillais », le jour où il y aurait une rencontre contre Liverpool ou Manchester, ça ferait désordre !

J'ai pourtant ouï dire que dans les stades fusaient souvent des commentaires peu amènes pour notre communauté. Un joueur qui se fait traiter de pédé vient rarement de marquer un but ou alors... contre son camp. Notez que je dis ça mais que je ne suis jamais allé vérifier. Enfin, correction votre honneur, une fois j'ai mis les pieds dans un stade. Un ami cher, passionné de ballon rond m'avait convaincu de l'accompagner voir un match. En contrepartie il me payait le restaurant après la partie et plus si affinités. Malheureusement ou heureusement, chacun voit midi à sa porte, notre ville moyenne n'abrite qu'un club de deuxième division. Pour ceux qui ne sauraient pas ce que veut dire cette expression, remplacez division par choix ou catégorie ou main. Non pas deux mains, tout le monde en a deux mis à part le capitaine Crochet et quelques autres infirmes mais deuxième main pour une voiture par exemple ou pour une femme. Oh, je rigole !... Forcément une équipe de seconde division a des joueurs moins performants, moins connus. Dans les salons, même si on n'aime pas le foot, si vous dites : « j'ai vu dernièrement Zidane », tout de suite ça en jette ! mais si vous lancez à la cantonade : « dernièrement j'ai assisté à un match de Gueugnon ou de Châteauroux », vous risquez le bide ou l'étonnement : « c'est où Gueugnon ? C'est une ville qui existe pour de vrai ? La spécialité locale ? ».

Toujours est-il, moi je peux le dire, un soir d'hiver j'ai admiré l'équipe de Gueugnon en tournée dans ma ville de province. Jamais je n'aurais cru qu'il fasse si froid dans un stade. Une discothèque c'est chauffé voire surchauffé, une salle de spectacle idem mais un stade, un nid à courant d'air. Imaginez donc au mois de janvier, assis sans bouger à regarder ceux qui sur le terrain courent pour ne pas avoir un refroidissement. Résumons donc : un spectacle inoubliable ! car il m'a fallu au moins huit jours pour récupérer. La première nuit à grelotter même arrivé au restau et la semaine qui suit à soigner un rhume carabiné.

 Ainsi donc mon seul souvenir en live. Sinon, sans m'intéresser aux choses de la balle je sais qu'il existe des méchants hooligans capables de casser du pédé ou de l'arabe. Voilà pourquoi je m'étonne que deux groupes vraiment très distincts utilisent le même vocabulaire.

Je me prends à imaginer toute cette foule, dans un stade il y a bien quelquefois cinquante mille spectateurs à qui il viendrait l'idée après le match d'aller faire un défilé dans la ville. Montée sur des chars, perchée sur des hauts talons, dandinant du popotin au son de la musique techno ; on aurait une belle apothéose après deux heures de froid dans une enceinte communiant comme dans une église... Je suis sûr que si j'arrivais en soumettant l'idée à l'entrée des gradins, je me ferai rapidement casser la gueule. « Pas de tapettes ! Ni sur la pelouse ni dans les travées ! ». Un supporter doit montrer sa virilité, crier « Oh hisse... enculé ! » quand le gardien adversaire dégage le ballon même s'il n'a pas fait son coming-out.

 Et pourtant tous ces bonhommes sont seuls la plupart du temps. Il n'y a pas trop de nanas dans les tribunes, en tout cas il n'y en a pas assez pour tout le monde. Donc soit les supporters sont des partouzards soit dans le nombre, il doit bien y avoir quelques homos. Et sur la pelouse. Sacrilège, crime de lèse-majesté, je vais m'en prendre à des stars, des idoles, que dis-je, des icônes !

Dire des horreurs sur ces bienfaiteurs de l'humanité, ces hommes à l'abnégation sans limite, au désintéressement légendaire, ne devrais-je pas avoir honte ? Et tout bien pensé : quand ils marquent un but, leur premier réflexe n'est-il pas de s'étreindre ? Et vas-y que je t'embrasse, que je te papouille, que je te touche le cul. Mais si tout le monde faisait ça dans la vie quotidienne, imaginez le scandale. La secrétaire a fini de taper son rapport sur son petit ordinateur, elle l'imprime et sous l'effet de la joie, de la satisfaction, que sais-je ?, elle va rouler un patin à son chef de service. La même nana, le soir venu, après sa journée de travail va récupérer sa bagnole au garage. Le mécano, trop content d'avoir trouvé la panne, se jette sur l'apprenti qui lui-même attrape au vol la cliente. Désolé je vous ai mis un peu de cambouis sur votre jolie robe !

Enfin, cerise sur le gâteau. Que leur avons-nous fait à ces gars ? Alors que nous multiplions les efforts pour inventer un nouveau look, une manière originale de nous vêtir pour nous reconnaître entre nous, les footeux récupèrent notre mode et se l'accaparent. Couleurs de cheveux improbables, tenues près du corps, boucles d'oreilles et autres percing, ils manquent d'originalité et nous volent, ce qui nous oblige à d'autres subterfuges pour nous identifier. Ah messieurs, il n'y a pas de quoi être fier que vous soyez de Marseille ou d'ailleurs...

 

 Voilà ! C'est tout pour aujourd'hui. A bientôt les amis pour les nouvelles aventures de votre tante préférée !

 

                                               signé : Mari si billes

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13 avril 2008 7 13 /04 /avril /2008 09:50

Chap. 5 «  De derrière les fagots »


         Ce matin, lundi, au réveil j'ai repensé à mon week-end de recherche. Me voilà à mon local où la clientèle se fait toujours attendre. J'en profite pour mettre un peu d'ordre dans mes idées. Me revient à l'esprit le titre d'un des bouquins de Péret, « De derrière les fagots ».

Je ne crois pas à une affaire si facile à résoudre, pessimiste de nature, j'ai la conviction qu'autre chose va me « tomber sur la gueule » sortie selon l'expression de « derrière les fagots ». Je ne sais pas pourquoi je me suis mis ça dans la tête, une prémonition peut-être.

         Onze heures trente, la matinée s'achève et c'est le moment que j'ai choisi pour aller voir le vieux Gonzalez. A cette heure-là, chez lui, je suis sûr de ne pas le manquer.

         Je frappe à la porte. On dirait qu'il m'attendait, déjà sur le perron alors qu'il a toutes les difficultés du monde à se déplacer. Nous rentrons tous les deux dans sa salle à manger. La maison n'a rien à voir avec celle que j'ai visité hier chez son gendre. La même pauvreté qu'à la « rue des moulins ».

         Sans me demander mon avis, il me sert un pastis après m'avoir fait un signe pour que je m'assoie à la table. De retour de la cuisine voisine d'où il a ramené une bouteille d'eau, il me rejoint et me fait face. Je ne le sens pas angoissé, ni pressé de savoir.

         Nous trinquons ensemble car même si je n'aime pas ça je ne veux pas lui faire de la peine et puis l'effet désinhibant de l'alcool m'aidera à lui annoncer les mauvaises nouvelles que je rapporte de Boulvezon.

         Il me regarde sans montrer la moindre émotion comme s'il savait déjà ce que je vais lui dire. Un hochement de tête me donne le signal pour débiter mon histoire. Je ne sais pas par où commencer.

         Finalement la logique veut que je démarre par l'indice qu'il m'avait donné, c'est à dire l'adresse à Marseille. Je lui parle de la vieille espagnole Amparo Carmona.

Il ponctue l'annonce de ce nom par un « cabrona » que je ne sais traduire mais dont je me doute, vu sa mimique, que ce n'est pas forcément une formule de politesse. J'en déduis qu'il ne faut pas que je m'attarde sur les épisodes qui peuvent occasionner des réactions affectives mais narrer les faits de façon plus brute, voire brutale. J'enchaîne donc sur la maison « Place des Pistoles » puis sur mes recherches et enfin sur le village de Boulvezon sur lequel je m'attarde un peu plus en dressant un portrait de chaque membre de la famille. J'essaie de me montrer objectif et de mettre en avant toutes les informations que j'ai pu recueillir qu'elles soient vérifiées ou non.

Il m'écoute sans m'interrompre, comme absent. Je guette une réaction, il n'en dévoile aucune. Est-ce de la pudeur ? une lassitude due à son grand âge ? ou tout simplement se doutait-il de la teneur de mes propos ? ce qui expliquerait qu'il n'extériorise aucun signe émotionnel. Je n'ai pas de réponse à ces questions et n'ai qu'une seule hâte en finir avec mon rapport.

         Je me rends compte que mon tableau était à charge mais comment pouvait-il en être autrement ? Un silence s'installe. Gonzalez boit son verre et j'en fais de même pour occuper mes mains. Le vieil espagnol m'en propose un second. Je refuse poliment. Il n'a toujours pas fait part de son point de vue. Je finis par lui demander ce qu'il en pense. Sa réponse est claire : il n'est pas surpris, car il pensait que les choses devaient être ainsi.

         Devant une réponse que je trouve insuffisante, je lui demande ce que je dois faire, si ma mission s'arrête là, s'il veut que je l'aide à entrer en contact avec sa fille. J'insiste lourdement pour lui montrer que je reste à sa disposition. Même s'il semble insensible, il doit avoir besoin d'un soutien que je suis près à lui offrir. Il hésite quelques secondes puis enfin commence à m'éclairer sur les tenants et aboutissants de cette affaire.

         Un mur, fait d'incompréhension et de pudeur, semble être tombé entre lui et moi. Je le sens embarrassé mais il décide de vider son sac. Il me demande si je ne veux pas rester pour que l'on mange ensemble. J'accepte son invitation en signe d'amitié. Il commence à mettre le couvert et à sortir un pot de pâté du réfrigérateur. Il s'excuse de me proposer un menu simple et léger mais je lui réponds que tout ira bien. Il a compris que si je demeurais avec lui ce n'était pas pour faire un repas gastronomique mais pour partager un moment et lui exprimer ma solidarité. Je lui dois bien ça. La bouteille de vin rouge remplace celle de pastis : je finirai par être pompette. Une fois la table installée, il se lance dans ses explications en forme de justifications.

         Ses premiers mots ne sont pas d'une franche gaieté puisqu'il évoque sa mort qu'il estime proche. Vieux, malade, fatigué il dresse un tableau obscur qui tranche avec l'impression qu'il me donne sur l'instant face à son assiette. Je ne veux pas le contrarier pour qu'il poursuive. Il dit, sans plus de précision, qu'avant de mourir il avait voulu savoir ce qu'était devenue sa fille. Même si son ex-femme la lui avait enlevée et si, à une époque, il n'avait pas tout fait pour la retrouver, il lui semblait avant de disparaître définitivement, qu'il fallait qu'il sache si elle vivait toujours et comment. Un moyen en quelque sorte d'apaiser une conscience pour un homme qui a pourtant horreur de l'Eglise mais ce genre de sentiments ne sont-ils réservés qu'aux Chrétiens ?

         Je m'autorise enfin à le couper pour le déculpabiliser. Je ne le vois pas en père indigne mais plutôt en victime, cocu, méprisé. Il n'a pas le profil du géniteur qui se fait oublier pour ne pas assumer ses devoirs de chef de famille. Il ressemble plus au portrait-robot de celui qu'on a écarté, rejeté, dont on s'est débarrassé sans égards.

         Il semble pourtant, une fois ce poids ôté, qu'il y en ait un autre. Finalement Gonzalez se voit contraint de me cracher le morceau.

         Il m'avoue qu'une seconde raison motivait la recherche de sa fille. Il est gêné mais il se rassure en me disant que pour l'instant il a pu avoir confiance en moi, que je lui ai ramené l'adresse de sa fille et que je lui semble quelqu'un sur qui l'on peut compter.

Je suis flatté par cette dernière remarque mais aussi curieux de savoir quel mystère cette protection oratoire devance. Et il démarre son récit.

Depuis qu'il est réfugié en France, pour lutter contre la solitude il a pris pour habitude de fréquenter les cafés. C'est là qu'il a contracté le virus des courses. Je ne suis pas surpris par cette révélation dont j'ai eu vent dès les premiers instants où je me suis renseigné sur lui. La suite, elle, va m'asseoir. En effet il m'apprend que quelques années auparavant il a gagné une grosse somme au quinté.

Rien ne laisse présager qu'il soit à la tête d'une petite fortune quand on voit son train de vie !

 Et pourtant une photocopie d'un chèque à son ordre de cinq millions de francs émanant du P.M.U., sortie de son portefeuille vient confirmer ses dires. Mais je ne suis pas au bout de mes surprises quand il poursuit son propos. Il raconte que depuis la sortie de l'Euro, un peu par crainte de cette nouvelle monnaie mais aussi pour soustraire cet argent de l'impôt, il a fait des retraits hebdomadaires pour pouvoir transmettre cette somme.

A force d'aller chaque semaine retirer à peu près quinze mille francs, il a vidé son compte pour se constituer un magot en liquide. Pendant toute sa vie, il n'a jamais été habitué à avoir de l'argent ni de gros besoins. Soudainement riche à plus de quatre vingt ans, il n'a pas modifié son mode de vie et n'a pratiquement rien dépensé.

         M'ayant expliqué tout cela, il s'absente quelques secondes de la salle à manger pour entrer dans sa chambre. Il en revient, à petits pas avec une petite valise, hors d'âge et entourée d'une ficelle. En tremblant il l'ouvre sur la table et la tourne vers moi. Sept cent cinquante mille euros, bien entendu je n'ai jamais vu autant d'argent en une seule fois, loin s'en faut. En fait les billets n'occupent pas tant de place que ça. J'ai l'impression de vivre une scène d'un film noir, d'être au cinéma.

         Puis je réalise. Je suis seul avec un vieux que je ne connais pas depuis longtemps. Il me met dans la confidence de la possession d'un trésor. Si j'avais des pensées malhonnêtes, je pourrais détrousser Gonzalez avec une facilité déconcertante. Cette idée m'effraie mais le vieil Espagnol qui semble se moquer de cet argent reste impassible.

         Avec cette valise sur la table au milieu des miettes que personne n'a débarrassées après le repas, une scène surréaliste se joue. Le vieil Espagnol qui était très cohérent dans ses propos depuis mon retour de Boulvezon semble dérailler de nouveau comme lors de sa première visite. J'arrive néanmoins à suivre le fil de sa conversation.

Son souhait était, bien sûr, de remettre ce magot à sa fille. Une sorte de clin d'œil à la fois pour montrer qu'il aurait pu être un père présentable mais aussi un moyen de se prouver que l'argent n'a pas de valeur. En posséder beaucoup ne donne pas le bonheur et le donner dans un acte gratuit, sans volonté de quelque chose en retour était une façon de rester fidèle à ses idées. Et de philosopher sur la famille, l'argent, la vie... Je ressens l'effet de l'alcool qu'il m'a fait boire. J'ai de plus en plus de mal à poursuivre notre échange verbal. Et c'est au moment où je perçois sur moi ce petit coup de faiblesse qu'il me demande mon avis. Il veut savoir, si de mon point de vue, sa fille mérite ou non cet argent.

J'ai beaucoup de mal à lui répondre. D'abord à cause de mon petit coup dans le nez mais aussi parce que je dois donner un jugement moral. Sa fille, qu'elle ait vécu ou non avec son père, qu'elle ait essayé de le rechercher ou s'en soit désintéressée comme de son premier flirt, d'un point de vue légal se trouve être son héritière. Qu'il le veuille ou non. La question du mérite vient en second.

Puisqu'il semble insister pour avoir mon opinion, je la lui donne. Si l'on se place dans le sens d'une fidélité aux idéaux des parents, la fille de l'Espagnol républicain devenue notable bien à droite ayant engendrée et éduquée un petit facho n'est pas digne de la branche paternelle.

Au moment où je fais cette réflexion, je me rends compte qu'il y a quelques mois, j'ai moi-même hérité de mon père dont je suis le parfait opposé. Je cite mon exemple pour illustrer mes dires. Je ne veux pas lui avouer que pour ma part, j'ai trouvé la famille Montbrun gerbante à souhait mais je pense que mon impression suinte par delà les mots choisis pour donner une illusion de neutralité.

Après m'avoir écouté, Gonzalez semble encore plus perplexe qu'auparavant. Je ne pense pas l'avoir aidé à prendre sa décision. Cependant il m'explique qu'il va entrer à l'hôpital car il a un abcès à une jambe qui ne guérit pas malgré les soins quotidiens d'une infirmière qui lui fait des pansements matin et soir. Il doit faire des examens et il réglera cette affaire à sa sortie car elle lui empoisonne trop la vie.

Avant de prendre un avis définitif, ne sachant encore ce qu'il fera de l'argent, il souhaite me le confier. Tout de suite, je refuse mais il insiste et me fait part de ses craintes de voir sa maison cambriolée pendant son absence.

         C'est une histoire de fou, de vieux fou, mais je me retrouve avec une valise pleine de billets entre les mains. Moi qui ne suis jamais arrivé à me faire à l'idée qu'il m'avait glissé un billet de cinq cents euros !

J'ai eu beau lui parler d'un coffre à la banque, d'une autre personne que moi qu'il connaîtrait mieux et en qui il aurait entièrement confiance, il n'y a rien eu à faire. Il n'a rien voulu savoir. Il m'a dit être sûr de moi, arefermé la valise, passé le fil autour et me l'a donné sans aucun cérémonial ni recommandation précise. La seule consigne : se revoir à sa sortie de l'hôpital.

         Je n'ai pas eu le temps de réagir ou n'en ai pas eu le courage. Je voyais bien qu'il n'avait pas toute sa tête, il ne faut plus avoir toutes ses facultés pour mettre en sécurité une telle somme d'argent chez quelqu'un que l'on connaît depuis seulement quelques jours. Je n'ai pas su dire la bonne phrase ou faire le bon geste, j'ai subi sa volonté.

Peut-être n'ai-je pas assez de force de caractère ? La seule chose qui m'est venu à l'esprit au moment de quitter Gonzalez a été de sortir le papier que j'avais griffonné et où j'avais relevé les coordonnées de l'espagnol qui était passé chez la vieille Carmona avant moi et qui, lui aussi, était en recherche des Gonzalez. Je lui ai demandé si le nom d'Eduardo Cabrera lui disait quelque chose. Sa réponse fût cinglante : « Rien du tout ».

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12 avril 2008 6 12 /04 /avril /2008 07:32

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         C'était il y a une heure et j'ai restitué la situation le plus fidèlement possible. Tout de suite après mon départ de chez le vieil Espagnol, je suis allé mettre la valise sous mon lit à la maison. Il y a des cachettes meilleures mais je n'ai pas tellement l'habitude et si Gonzalez a fait des efforts hebdomadaires pour sortir cet argent de la banque ce n'était pas pour que moi, j'aille l'y ramener.

De retour à mon bureau, je continue de gamberger. Cette affaire est, depuis le début, trop grosse pour moi. Je l'avais pressenti. Je comprends mieux pourquoi le vieux m'avait offert un billet de cinq cent euros le premier jour. J'en ai maintenant une mallette pleine à la villa. Cette somme colossale rend ce dossier encore plus important. Il n'y a pas que le côté humain. Je vais de surprise en surprise et une intuition me dit que tout le fil de la bobine n'a pas été dévidé.

Gonzalez m'avait caché l'existence de ce gain au quinté et on le comprend. Il y a encore une pièce que je n'arrive pas à placer dans ce puzzle. Le fameux Eduardo Cabrera, que vient-il faire dans cette histoire ? Gonzalez m'a t-il tout dit ? Plus j'avance, moins j'y vois clair.


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         On dit que la nuit porte conseil, je ne sais si la maxime est juste. En tout cas, même si l'on est encore en début de semaine, la décision que j'ai prise en ce mardi matin au saut du lit est la suivante : je pars pour Barcelone dès aujourd'hui.

Bien sûr Gonzalez ne m'a pas fait de demande en ce sens mais tout cet argent rend l'affaire très importante. Je ne peux me résoudre à laisser un point d'interrogation sur la personne d'Eduardo Cabrera. On dirait aussi que j'ai pris goût à ce petit jeu du détective et puis, il faut être honnête, j'ai un seul et unique client, je lui dois des prestations au delà de la norme. Je sens bien qu'il n'est plus question de relation client- prestataire de service mais pour moi d'engagement moral qui m'oblige à ne pas laisser de zone d'ombre dans ce dossier. Je ne m'inquiète pas de mes affaires d'écrivain public, dans la vie il faut connaître les priorités du moment.

Le temps de repérer un peu les lieux sur internet, de réserver un hôtel, de mettre quelques vêtements dans un sac et me voilà sur la route de Barcelone.

La capitale catalane a beau être de l'autre côté d'une frontière, elle reste pour le sud de la France plus proche que bien des villes de l'hexagone. Lille, Metz, Strasbourg à l'est, Nantes, Brest ou le Havre à l'ouest gravite dans un autre espace. Cette relative proximité que je relève à l'instant ne veut pas dire pourtant que je connaisse cette ville. Pas plus qu'à Marseille avant le début de ma nouvelle activité, je n'ai mis les pieds dans la cité de Gaudi ou Miró. En peu de temps de nouveaux horizons se seront offerts à moi.

Mais ce n'est pas parce que je n'y suis jamais allé que je ne connais rien à cette ville. Quand on s'intéresse comme moi à la culture occitane, on a forcément un œil sur celle du voisin catalan. Des proximités linguistiques, historiques, culturelles font que les civilisations occitane et catalane sont au mieux sœurs, au pire cousines. Les Catalans peuvent être qualifiés d'Occitans qui auraient réussi, ce qui les rend à mes yeux moins intéressants. Le syndrome du « perdant » du monde occitan déclenche un élan de sympathie qui n'est pas rationnel mais bien réel face à la perception de cannibale que dégage la Province du nord-est de l'Espagne. Riches, prospères, exagérément fiers de leur culture, les catalans d'aujourd'hui peuvent être qualifiés comme les exacts contraires des occitans. Ceux qui ont conscience de la proximité des deux cultures du côté nord des Pyrénées en font un complexe. De Tarragone à Figuéras, on ne se pose pas ce genre de questions !

S'il fallait un exemple pour illustrer ce phénomène ce serait l'année de la célébration du centenaire du prix Nobel de littérature obtenu par Frédéric Mistral. A la fin du dix-neuvième siècle, certains écrivains catalans fuyant l'Espagne suite à des problèmes politiques avaient trouvé refuge en Occitanie et notamment du côté de certains poètes provençaux. Quand ils purent retourner au pays, ils offrirent une coupe comme témoignage de reconnaissance et d'amitiés. Cet objet, gardé comme une relique jusqu'à nos jours par les bons félibres, reste célèbre car Mistral, lui-même, écrivit une chanson pour évoquer cette épisode : « la coupo santo » qui est considérée par certains comme l'hymne de la Provence. Pour montrer que les Provençaux avaient du savoir vivre, ils firent don, à leur tour, au peuple catalan d'une coupe d'un précieux métal. En 2005, au moment de la commémoration du prestigieux prix suédois, les Provençaux furent heureux de montrer aux Catalans la fameuse coupe précieusement conservée alors que, moments de panique, les Catalans de leur côté eurent le plus grand mal à se souvenir où était entreposée la leur... Cet épisode comique résume à peu près tout des relations occitano-catalanes.

J'arrive donc à Barcelone avec un point de vue sur la ville, peut-être trop partial mais beaucoup plus juste que les clichés que j'avais sur la ville de Marseille. Je n'ai quand même pas échappé à quelques stéréotypes, comme celui qui m'a fait réservé un hôtel sur les Remblas. Inconsciemment l'envie de croiser dans le quartier réputé le plus « chaud » des hommes souffrant de la même solitude que moi a orienté mon choix. Un révélateur aussi que ma volonté de mettre mon corps en sommeil finira par être prise en défaut. Je n'ai pas perdu de vue, loin s'en faut les raisons de ma présence ici mais subrepticement les sens reprennent le dessus...

L'hôtel possède un parking souterrain où je peux parquer ma voiture, le temps de mon séjour. L'adresse de l'architecte se situe dans une rue proche de la « Diagonal ». Toutes mes investigations doivent se faire dans le centre ville, je marcherai à pied ou prendrai les transports en commun. Ce sera plus simple pour moi qui aie besoin d'un plan pour me repérer dans des endroits que je ne connais que grâce à la lecture des romans de Manuel Vasquez Montalban. Diagonal, Remblas, Barrio Chino, Montjuich sont pour moi des lieux associés aux aventures de son personnage, un détective privé Pepe Carvalho.

Frédéric, qui m'avait donné le goût du polar par l'entremise de Jean-Claude Izzo avait fini par me convaincre de la qualité de cette littérature en me faisant découvrir le romancier catalan. Voilà un homme qui doit réconcilier les personnes qui comme moi ont un regard assez sévère sur les gens de la province de Barcelone. Intelligent, lucide, septique sur la nature humaine, Montalban finit par se confondre avec son personnage principal. Un détective privé sans illusion, qui couche de temps en temps avec une pute au grand cœur Charo, qui a comme indic Bromure un ancien franquiste et pour secrétaire Biscuter un homme dévoué et cordon-bleu. On a dans ce tableau un brin surréaliste une vision désenchantée de l'Espagne d'aujourd'hui, surtout d'ailleurs de Barcelone et de la Catalogne, à mille lieues de l'image à la fois de meilleure élève de la péninsule au niveau économique et de capitale de la culture et du loisir. Le côté sombre, la face cachée, l'obscure crasse que l'on trouve partout mais qu'il n'est pas reluisant de montrer.

Dommage que cet homme nous ait quitté lui-aussi un jour d'octobre 2003, dans un aéroport asiatique loin de sa Catalogne. Regrettable aussi qu'il ne soit pas plus connu du grand public français. Certainement un peu plus que Benjamin Péret mais infiniment moins qu'une autre célébrité de Barcelone comme lui, morte à peu près à la même époque : le célèbre « Copito de nieve » pour les hispanisants, « Floquets » pour les catalans et « Flocon de neige » pour les français. Vedette incontestable et incontestée, l'unique exemplaire mondial de gorille albinos a été pendant de longues années le véritable ambassadeur de la ville. Visites nombreuses au zoo où il résidait et dont il était le plus célèbre pensionnaire, on diffusa largement son image par l'intermédiaire de cartes postales qui eurent beaucoup de succès. Sa mort, suite à un cancer fut mentionnée dans bien des quotidiens et hebdomadaires français. Ce ne fut pas forcément le cas pour celle de Montalban ou parfois l'entrefilet fut aussi bref pour l'écrivain que pour le grand singe anthropoïde. Qui a dit  « Quand j'entends le mot culture, je sors mon revolver » ?

 

Après m'être un peu rafraîchi dans ma chambre d'hôtel, je descends afin de me restaurer. Il me tarde de goûter à la cuisine catalane. Montalban, tout en narrant les aventures de son détective ne pouvait s'empêcher d'en faire les éloges. Parfois au détour d'une page, sans perdre le fil des aventures « du renifleur de braguette » il allait jusqu'à expliquer par le menu les détails d'une préparation. Il publia même en 1989 « les recettes de Pepe Carvalho », c'est dire si la gastronomie et les spécialités catalanes n'avaient aucun secret pour lui.

Lors de ma visite à Marseille, j'ai déniché une boutique qui parlait de « l'art de vivre en Provence ». La cuisine, élément culturel de base, est un des points communs de l'espace catalan et occitan : diversité de produits, (les viande, les poissons, les légumes), variété des modes de préparation (rôti, bouilli, grillé, mijoté) et assaisonnements multiples (huile, ail, plantes aromatiques). Sans parler à l'époque médiévale des influences juives, arabes et des introductions successives des aliments venus depuis la fin du Moyen-âge du nouveau monde. 

La France qui se gargarise de sa bonne chère oublie de signaler que nombre de ses spécialités sont issues du sud de la Loire. Si l'on excepte la choucroute, quels grands plats qui font l'orgueil des grands chefs hexagonaux trouvent leur berceau ailleurs que dans les provinces méridionales ? Mais pour être juste, il faudrait avouer que le cassoulet, par exemple avant d'être de Toulouse, de Castelnaudary ou de Carcassonne venait de l'autre côté de la Méditerranée et que ce sont les Arabes ses parents. Le principe de la « cassole », terrine en grès qui permettra de faire un ragoût n'est autre que la « tajine » nord-africaine. Bien sûr les spécialistes en poteries sigillées ou pas d'ailleurs affirmeront avec raison que les Occitans n'ont pas attendus les Arabes pour faire des récipients en argile réfractaire mais pourront-ils contredire l'affirmation selon laquelle ils cuisaient ensemble pois-chiches et mouton ? Merci donc aux Sarrasins et autres Maures d'avoir parcouru l'Espagne et de s'être aventuré jusqu'à Poitiers, sinon il n'est pas sûr que du côté du Languedoc un jour les habitants aient eu l'idée de substituer le mouton par de la volaille ou du porc et d'y ajouter des haricots blancs après leur découverte en Amérique. L'introduction ou non de la tomate est une querelle d'experts qui permet de désigner la provenance ou l'influence du cuisinier.

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11 avril 2008 5 11 /04 /avril /2008 18:35

Je me mets à table en pensant à cette diversité et aux apports continus de chacun, le contraire d'une uniformisation par une mondialisation du goût orchestrée par les grands groupes agro-alimentaires. Montalban, dans le domaine culinaire argumentait à partir de l'exemple du ketchup. Pour lui l'usage généralisée de cette sauce anglaise reflétait à merveille la globalisation économique et la standardisation du goût à l'échelle planétaire. L'anecdote qu'il servait sur le sujet pouvait passer pour véridique.

Il racontait, sans rire, qu'il avait reçu la visite d'un étudiant qui travaillait sur son œuvre. Croyant lui faire plaisir il avait confectionné lui-même une paella que le jeune homme avait toutes les peines à finir. Montalban lui avait alors proposé du ketchup. Selon les dires de l'écrivain, les yeux de l'étudiant s'étaient tout à coup illuminés, la paella avait été noyée sous le rouge et avait terminé rapidement dans l'estomac de l'américain.

 

Pas de paella au menu de ce soir, quelques tapas et notamment des mélanges de viandes et de poissons car Montalban faisait dire à Carvalho que la Catalogne est une région qui combine à merveille la terre et la mer. Une sauce catalane agrémente certains de ces plats et j'ai la démonstration sous mon palais que sauce tomate ne veut pas forcément dire ketchup. Pour finir une crème... catalane qui précède une nuit pour rêver un peu aux intrigues que subissait Carvalho, et comme je commence à me prendre sérieusement au jeu, au dénouement de l'affaire Gonzalez...

 

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         Je commence à être un peu plus à l'aise. A quoi le vois-je ? Au fait par exemple que j'ai relativement bien dormi. J'ai sous mon lit en France un magot dont je ne sais que faire, je suis dans un autre pays où je ne sais pas très bien ce que je cherche et pourtant je trouve facilement le sommeil. Ca ne me ressemble guère mais il en est ainsi !

         Le matin, travail d'approche : repérage du bureau de l'architecte, d'abord sur un plan puis dans la réalité. Je n'ai pas eu de difficultés pour trouver, maintenant reste un prétexte pour entrer. Retour à l'hôtel pour le repas de midi, sans avoir vu le « lascar ». Un réflexe conditionné : Internet. Je tape Eduardo Cabrera : plusieurs réponses. Je m'y plonge. Un article attire mon attention : notre homme aurait écrit et ferait des conférences sur Dalí. Voilà mon accroche !

         Après avoir rempli mon ventre de nourritures catalanes ayant terminé par la pâtisserie typique le « xuxos », beignet délicieux mais un peu difficile à digérer, je prends la direction de Cabrera. Après mon récent repérage, m'y rendre est une formalité. Je ne consacre mon déplacement qu'à une réflexion sur la façon de m'introduire auprès de lui. A mon arrivée ma stratégie semble au point, je n'ai plus qu'à l'essayer pour en avoir confirmation. Il me faut d'abord passer l'obstacle de la secrétaire sur laquelle j'expérimente mon « plan de guerre ». Je lui fais comprendre dans un sabir en langue romane qui n'est ni du catalan, ni de l'occitan encore moins du castillan mais un savant mélange de tout ça et qu'elle semble comprendre aisément que je suis un français qui travaille pour un guide concurrent mais semblable au « guide du routard » et que j'enquête afin de construire un itinéraire « Dali et la Catalogne ». Connaissant la marotte de son patron, elle ne tarde pas à deviner le but supposé de ma visite. Je ne suis pas mis à la porte et elle tente de voir si Cabrera peut me recevoir. Elle a à peine décroché son téléphone que mon sésame s'avère excellent. Je n'aurai même pas besoin de rendez-vous ultérieur : un jeu d'enfant !

         Me voici en face de l'architecte. Le bureau est on ne peut plus design, rien à voir avec mon local de Saint-Saturnin. On voit l'homme de goût. Sur les murs des affiches représentants des « montres molles » de Dalí. Nous pourrions être en pays de connaissance, après tout Dalí faisait parti du surréalisme comme Péret et un petit extrait du poème « à un virage en S » semble répondre aux peintures de l'homme qui affirmait que la gare de Perpignan était le centre du monde :

« un carillon hollandais à la place de son sexe capte les dernières rumeurs de la ville... ».

Tout en me remémorant ce bref passage de Péret, je pénètre dans un décor qui, bien que se voulant surréaliste, me paraît très éloigné de l'univers de Péret. Issus du même courant littéraire et artistique, Dalí et Péret malgré une exploration commune de l'inconscient, du rêve, de l'irrationnel, ne se ressemblent pas du tout et pas seulement par le fait que l'un peint tandis que l'autre écrit. Il y a dans l'œuvre du Français une révolte sincère teintée d'action révolutionnaire que l'on ne retrouve pas ou mal chez Dalí. Et puis il faut tout dire, je n'aime pas ce personnage : il s'est très bien accommodé du franquisme, a abusé des thèmes religieux, a eu parfois un comportement de commerçant allant même jusqu'à faire de la pub, a piqué Gala à Eluard, et a mis en scène son œuvre créant lui-même une postérité factice. Ce n'est pas un fossé qui séparent les deux artistes mais un océan ! Mais je me dois de garder tout cela pour moi et de dire le contraire à Cabrera.

         L'homme qui est en face de moi porte bien la soixantaine. A vue de nez, il est plus proche de soixante-dix mais a encore belle allure. Les architectes ne prennent-ils jamais leur retraite ?

C'est dans un français plus que correct qu'il me demande le motif de ma visite. Je lui reprends ma salade sur le guide qui serait à la recherche de lieux en rapport avec Dalí. Il s'interroge pour savoir comment nous sommes remontés jusqu'à lui. Avec la volonté évidente de le flatter dans l'espoir de tirer le maximum de sa personne, je lui balance un bobard selon lequel mon rédacteur en chef  a lu ses articles et  assisté à des conférences qui lui ont paru intéressantes, d'où une envie de s'adresser à lui. La réaction à mes propos semble celle attendue : il a l'air honoré et part dans un monologue que j'écoute d'une oreille distraite. Mais il s'interrompt assez rapidement en m'expliquant qu'il a très peu de temps à m'accorder car il a des rendez-vous dans l'après-midi. Il me propose (à ma grande stupéfaction) de me retrouver le soir après la journée de travail autour d'un repas dans un restaurant de la ville pour pouvoir poursuivre notre conversation.

Moi qui n'en espérais pas tant, j'accepte sans me faire prier le moins du monde !

En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, je me retrouve sur le trottoir encore surpris de l'invitation que m'a lancée Cabrera. L'architecte m'a reçu sans rendez-vous et je ne peux pas croire que la seule motivation de voir son nom apparaître dans une publication française pour touriste ait suffi à déclencher son amabilité ou alors il est bien vaniteux.

Même s'il donne à première vue, en effet, l'impression d'être un peu imbu de sa personne, cette explication paraît un peu courte quand même. Non, il doit y avoir quelque chose là derrière qui expliquerait d'ailleurs cette invitation pour la soirée.

Je reste avec cette interrogation en regagnant mon hôtel où j'ai l'intention de me reposer jusqu'à notre seconde rencontre qui, je l'espère pourra me faire comprendre pourquoi cet homme se trouvait, il y a peu, à Marseille à la recherche de Ramon Gonzalez, car j'ai beau chercher depuis tout à l'heure je ne leur trouve aucun point commun.

 

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         Cabrera a choisi le lieu de notre rendez-vous : un petit restaurant à la mode mais pas trop sélect : « Can Jordi ». Au cas où l'on saurait pas que Saint-Georges est le saint Patron de la Catalogne, le patron a voulu nous le rappeler.

Cabrera est venu avec son épouse, une BCBG qui fait un peu plus vieille que lui. Je n'aurai que peu de contacts avec elle car elle ne parle pas du tout français. Les civilités d'usage font office de hors d'œuvre et rapidement l'architecte alimente tout seul la conversation. Le point de départ était bien sûr Dalí mais il s'en éloigne rapidement. Il parle beaucoup de lui, de ses trois enfants qui font sa fierté, de la politique, il défend le bilan d'Aznar s'en prenant vigoureusement à Zapatero, se montre au delà de son soutien au Parti Populaire un bon catalaniste. Je l'avais trouvé dans l'après-midi relativement imbu, mon diagnostic était le bon, plus que ça je dirais qu'il est prétentieux.

Cependant je ressens une faille récente dans son attitude et dans ses certitudes. Au moment de « l'aubergine à l'estragon » je n'avais pas encore perçu ce petit malaise mais dès « l'épaule d'agneau à la catalane », (Benjamin Péret aurait écrit « le gigot, sa vie, son œuvre ») dans la logorrhée de l'architecte, j'ai détecté le grain de sable sans savoir à quoi l'attribuer.

A l'arrivée du « camembert pané à la confiture de tomates », l'énigme va être élucidée. En voyant le contenu de mon assiette, je repense à la théorie de Montalban sur le ketchup, décidément combien y-a-t-il de façons d'accommoder la pomme d'amour ?

Même s'il s'est montré imbuvable toute la soirée, je me rends compte que Cabrera a quelque chose à me demander ce qui expliquerait ce repas pris en commun. A la table à côté de nous, un couple a des allures de Carvalho pour l'homme et de Charo pour la femme. J'ai l'impression que le détective veille sur moi. Embarrassé pour la première fois depuis le début de la soirée, l'architecte va me faire une confession.

                Ce nouveau monologue commence par un éloge à son père disparu. Il lui doit sa culture, son métier, sa fortune... Je le sens partir dans une apologie de la bonne bourgeoisie catalane, d'ailleurs il y a peu c'est certainement ça qu'il servait à ses hôtes au moment du dessert, mais voilà qu'au moment où des « figues farcies à la syrienne » atterrissent sur la table, il en est empêché.

Je ne tarde pas à savoir ce qui ne lui permet plus de vanter son ascendance.

Il me demande si je connais Marseille. Je n'ai pas encore le loisir de lui répondre qu'il embraye sur son histoire. Sa mère vient de mourir quelques mois auparavant. Elle était la dernière survivante de ses parents. Cependant avant de quitter ce monde, elle a cru bon de se soulager d'un secret qui devait lui peser depuis des lustres. Le père de Cabrera n'était pas son géniteur !

 En expliquant son histoire personnelle, il perd de sa superbe et moi, de mon côté je crains d'avoir à entendre une sordide affaire de « cocu magnifique » mais rapidement je suis rassuré sur ce point.

Son récit est moins trivial, et malgré le peu de sympathie que m'inspire l'homme qui me fait face, il pourrait m'émouvoir. Cabrera est né dans les derniers jours de 1938. Ses parents lui avaient toujours caché que c'était un autre homme que celui qui devait lui donner son nom à la naissance que fréquentait sa future mère.

Le problème de taille résidait dans le fait qu'à cette époque la guerre civile vivait ses dernières batailles. Franco et ses fascistes allaient triompher. Dans la tourmente, la femme se retrouva seule, enceinte d'un homme mort au combat. Au bout de quelques semaines à faire face à des difficultés, elle s'était résolue à accepter de prendre pour époux un prétendant qu'elle avait toujours repoussé.

Il se proposait d'être le père de l'enfant : elle intégrait le camp des vainqueurs.

Dans la façon que Cabrera a de raconter son histoire on peut en déduire que sa mère avait tiré un trait sur sa relation d'avant mariage.

Le couple s'était toujours efforcé de faire croire que le petit avait été conçu avant le mariage soit, mais c'était la guerre ! Personne ne pouvait penser qu'il y avait un secret de famille.

Les seuls qui auraient pu être au courant de la liaison de la femme de Cabrera ne pouvaient plus parler. Morts aux combats, ou en exil loin de l'Espagne.

Oui mais voilà, Franco finit quand même par casser sa pipe et le monde était petit.

A la fin des années 70, soit près de quarante ans après la venue au monde du petit, un Républicain réfugié depuis la fin des années 30 en France choisissait de retourner au pays pour ses vieux jours, maintenant le dictateur mort. Renouant le contact avec des membres de la famille, des amis, des connaissances, il avait fini un jour par discuter avec la mère de Cabrera. Et il avait évoqué insidieusement son ancien amant, peut-être sans savoir qu'elle et lui avaient une liaison, juste parce qu'il savait qu'ils étaient proches. Il ne se doutait certainement pas non plus que le fils de madame Cabrera était du frère d'arme républicain. La malice ou la vengeance ne motivait pas notre homme, il évoquait son ami comme un ancien combattant parle de sa jeunesse sans arrière pensée.

Cette révélation sema le trouble dans l'esprit de madame Cabrera mère et la hanta sûrement jusqu'à son dernier soupir puisqu'elle soulagea sa conscience en révélant ses véritables origines à son fils. Le père génétique, contrairement à ce qu'elle avait toujours cru n'était pas mort. Il vivait en France du côté de Marseille !

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10 avril 2008 4 10 /04 /avril /2008 13:26

Maintenant tout s'éclairait enfin. La mère avant de mourir avait révélé le nom de son véritable père à Cabrera. On ne saurait jamais quelles furent les motivations de cette femme : des remords, des regrets, le souci de la vérité ? Toujours est-il que, même si près de soixante dix ans s'étaient écoulés depuis les événements divulgués par la mère, les conséquences n'étaient pas nulles.

         Cabrera ne pouvait pas être mû par les mêmes raisons que sa mère, cependant il cherchait néanmoins la trace de son père. Cette quête l'avait  mené jusqu'à Marseille. Il avait dû reprendre l'enquête avec les maigres éléments de la défunte délestée de son secret encombrant qui maintenant poursuivait son œuvre de persécution dans la génération suivante.

 Cabrera avait su rassembler quelques éléments pour venir dans la cité phocéenne et finir dans le quartier du Panier chez la petite vieille qui quelques jours plus tard allait me donner ses coordonnées. La trace de son père génétique s'était arrêtée là pour lui. L'Espagnole n'avait pas eu la présence d'esprit de parler de la fille de Gonzalez et de la S.C.I. sur la place voisine. Ce n'est qu'à la seconde visite, c'est-à-dire la mienne qu'elle l'avait fait.


                Cabrera, fils de Ramon Gonzalez, si j'avais pu deviner ça en venant ici ! J'avais bien compris que si un architecte barcelonais menait une recherche pour trouver Gonzalez, c'est qu'il y avait bien une raison mais, je l'avoue : ce n'est pas celle là qui m'était venue à l'esprit.

A bien y réfléchir, quelle autre liaison aurait bien pu exister entre les deux hommes ? Evidemment aucune. L'un a été toute sa vie un pauvre homme en exil en France. Prolétaire d'entre les prolétaires, il avait mené une existence difficile entre une rancœur passée et un espoir pour le futur. L'autre, une cuillère en or dans la bouche dès la naissance, c'est en bourgeois catalan qu'il promena sa silhouette élégante dans une Catalogne qui s'accommoda longtemps, comme le reste de l'Espagne, de la dictature. Ils n'ont rien en commun, socialement c'est une évidence mais même au niveau physique, j'ai beau chercher, je ne vois pas l'ombre d'une ressemblance.


Il achève son récit et je viens de faire le lien avec l'histoire qui me tient à cœur. Je le regarde, le dévisageant presque pour trouver une mimique, une grimace, une manière qui puisse me donner confirmation du lien de sang entre les deux hommes : sans résultat. Un silence plus que pesant s'installe. Je ne sais quelle banalité prononcer pour sortir du blanc. Il y a des moments où c'est très difficile de trouver les mots qui conviennent à la situation.

         Je vois bien maintenant que Cabrera ne m'a pas invité au restaurant et ne m'a pas raconté une histoire plus qu'intime par hasard. Je sors pour lui de nulle part et il partage dès le premier jour une révélation, ce n'est pas possible.

Je comprends qu'il attend quelque chose de moi. Il ne tarde pas à reprendre la parole et à retrouver de sa superbe. Il n'est plus l'enfant blessé, presque le bâtard comme quelques minutes auparavant. A nouveau en face de moi, l'architecte sûr de lui a fait son retour. Il abat sa carte joker. Il m'apprend qu'une femme de Marseille, une dénommée Amparo Carmona qu'il avait vue, il y a peu, l'a appelé au téléphone pour lui dire qu'une autre personne lui avait rendu visite et que, comme lui, était à la recherche de Ramon Gonzalez. Il me confie aussi qu'il a demandé à la vieille femme à quoi ressemblait le visiteur et que la description qu'elle lui en a faite correspond assez à la mienne.

         Il me tient ! Enfin du moins le croit-il, en m'observant avec un œil inquisiteur. Moi-même je me suis senti pris au piège l'espace d'un instant. Puis mon regard ne soutient plus le sien, et déjà l'emprise me paraît moins forte. Je tourne la tête vers le couple de la table voisine et me voilà capable de jouer les Carvalho. Renifleur de braguette oui mais aussi cynique comme le détective de Montalban. Je ne suis pas tenu à un quelconque langage de vérité vis à vis de Cabrera. Un pacte moral me lie avec Gonzalez, pas avec lui. Il me suffit de me convaincre de cela pour arriver tout de suite à reprendre mes esprits et montrer un air impavide à mon interlocuteur.

Je feins de ne pas comprendre ses propos, je joue l'ignorant. Il insiste mais je résiste avec courage motivé par la volonté de ne rien dire. Il me travaille encore un peu, je remets une couche sur mon guide, pratique la tactique de l'incompréhension et esquive toutes ses attaques.

 En quelques jours mes progrès ont été fulgurants au point que j'arrive à m'étonner de la pertinence de mes réponses à ses questionnements !

 Il finit par lâcher prise. L'ai-je convaincu ? ou tout simplement se rend-il compte qu'il n'arrivera pas à me faire cracher le morceau, je n'en sais fichtre rien mais je suis assez soulagé de ne plus être sur le grill. La tournure qu'a pris cette fin de repas nous oblige, malgré un certain calme revenu à écourter notre cohabitation.

 Ayant repris la main après un court passage à vide de mon adversaire, je lui baratine quelques mots sur notre volonté de collaboration avec lui pour le vade-mecum afin d'essayer de donner des indices de réalité pour justifier notre rencontre pour qu'il ne tente pas d'en savoir plus sur moi et arrive à remonter jusqu'à Saint Saturnin.


         Nous nous saluons poliment et je le laisse avec sa femme au restaurant. Cette révélation sur l'identité de Cabrera et sa tentative de m'extorquer des informations sur mes réelles motivations m'ont un peu secoué. J'ai besoin de remettre mes idées à l'endroit. Rien de tel que de flâner en ville. Marcher pour se vider la tête...


         Evidemment, j'ai des scrupules à ne pas lui avoir dit la vérité. Quelle que soit l'antipathie que j'ai ressentie pour l'homme, cette fragilité d'un enfant à la recherche de ses origines paternelles m'a quand même ému mais pas au point de trahir Gonzalez. Je tente de comprendre ce qui m'a retenu de « cracher le morceau ». La première des choses c'est assurément que j'attends le feu de vert de Gonzalez. S'il confirme les dires de Cabrera, notamment la relation avec sa mère et qu'il accepte tardivement d'avoir un fils, alors oui, je reviendrai informer l'architecte catalan.

Mais il y a eu une seconde motivation à mon mutisme. Une fois la surprise passée de la découverte d'un fils inconnu, je l'ai jugé selon les critères de son père et ne le trouvant pas digne, j'ai peut-être anticipé sur ce que ferait Gonzalez, je lui ai refusé le droit d'être le descendant de son géniteur naturel, l'obligeant par cela à n'avoir que son père adoptif pour parenté. Je me suis octroyé un pouvoir qui outrepasse peut-être mon mandat mais quelquechose m'interdisait de faire autrement. On ne peut pas dire que je le regrette mais je m'interroge néanmoins.


         Pour avoir l'impression du devoir accompli il faudra que je fasse un rapport circonstancié à Gonzalez ; j'ai néanmoins la sensation d'avoir mené l'enquête à son terme même si un sentiment de malaise voire de mal-être s'installe en moi.

Pourtant la désagréable perception que les conclusions ne sont pas celles que le vieil Espagnol aurait aimé qu'elles soient gâche mon plaisir. Après la déception de la découverte de la fille, il m'aurait été plus qu'agréable de sortir de mon chapeau la surprise d'un garçon ignoré jusqu'à alors. Mais je me doute que le tableau que je vais en dresser ne satisfera pas celui qui est plus qu'un client pour moi. Il devient donc inévitable que je gamberge à nouveau, il faudrait être de bois pour ne pas être troublé par cette affaire.


         Ma déambulation nocturne m'a mené jusqu'à la statue de Christophe Colomb. Elle m'a fait du bien mais le parcours qu'il me reste à faire en sens inverse va m'obliger à me coucher tard.

         Je suis pas très bien dans ma peau tout de même. Le questionnement concernant le jugement de valeur sur les personnes des enfants de Gonzalez n'est pas complètement clarifié dans mon esprit. Ca me renvoie à des thèmes hautement philosophiques, le bien, le mal, le bon, le mauvais. J'ai une fois pour toutes choisi de mettre Gonzalez du côté des bons et les autres du côté des méchants mais c'est un classement subjectif. Il me semble correspondre à un système de valeurs juste mais d'autres paramètres peuvent être pris en compte qui pourraient faire s'écrouler mon édifice intellectuel.

         Je repense à Montalban et à son goût pour la cuisine. On peut considérer excessives les louanges qu'attribuent les gourmets à un plat ou à un aliment. On pourrait en dire autant pour les critiques faites à une œuvre ou à un auteur en musique ou en littérature. Bien sûr qu'il y a des critères pour différencier ce qui a une valeur certaine par rapport à autre chose de qualité inférieure mais l'appréciation d'un jour peut être désavoué par un jugement ultérieur, et puis, discipline majeure ou mineure, artiste de premier plan ou secondaire, Péret par exemple incontournable du surréalisme ou simple moine du pape Breton ? De mon point de vue en tout cas plutôt Péret que Dalí, ça ne fait aucun doute !

Surtout ne pas avoir un point de vue définitif ! Pourtant je ne peux donner tort à Montalban. Si on compare le « pan con tomate » catalan et un hamburger : on a deux formes proches du sandwich, on ne peut pas parler de cuisine élaborée. Dans les deux cas du pain, de la tomate, une protéine (du jambon pour l'un, du bifteck pour l'autre) et quasiment rien d'autre. On en revient finalement à la théorie montalbanesque : le ketchup ne peut remplacer la vraie tomate et l'huile d'olive fait toute la différence !

Morale de cette démonstration, même quand les différences sont peu visibles, toute la subtilité se trouve dans les nuances. Presqu'arrivé à ma chambre d'hôtel, j'étais sur le point de me convaincre que j'avais bien agi au restaurant quand le concret s'est bien rappelé à moi. En effet à deux pas de mon lieu d'hébergement, je me fais prendre à parti par un groupe de quelques individus. Il est tard et je suis seul...

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