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9 avril 2008 3 09 /04 /avril /2008 07:08

Ils sont apparus dans la nuit sans que je m'en rende compte. C'est vrai que j'avais l'esprit occupé à réfléchir à mon affaire. Au début ils m'importunent en m'apostrophant sans que je comprenne très bien ce qu'ils me veulent. Puis les coups commencent à pleuvoir, j'abandonne mon sac pour que les quelques billets me servent de protection mais il n'en est rien. L'un d'entre eux s'occupe de mes effets personnels mais les trois autres continuent à s'acharner sur moi. Je me retrouve au sol, en position fœtale pour éviter au maximum les chocs mais je récolte quand même quelques attaques notamment dans les côtes par l'intermédiaire de pieds chaussés de lourd. Ils finissent enfin par me laisser.

L'agression n'a pas duré cinq minutes mais au bilan, j'ai subi une bonne dérouillée et me suis fait « tirer » quelques billets. Un point positif s'il faut en trouver un, ils ont laissé sur place mon sac, je peux donc retrouver ma carte bleue et mes papiers d'identité.

 En voulaient-ils à mon argent ou bien ont-ils eu comme motivation l'envie de se faire un homo ? Le fait qu'ils n'aient pris que les liquidités me fait m'interroger. Je n'exclus pas l'idée que le fric ne serait qu'un bonus à une opération de lynchage homophobe. Mais peut-être est-ce de la parano de ma part de croire que je sois visible à ce point et qu'il y ait des gens qui veulent casser du pédé à chaque coin de rue ?

Ce genre d'agression est relativement courante même si c'est une première pour moi.

Pour eux, ce n'était pas trop dur, je ne fais pas le poids à un contre un alors à quatre ! Avec tous les pétards et autres flingues que mon père collectionnait, si j'en avais eu un à la ceinture, j'aurais pu me défendre ! Voilà que je deviens bientôt aussi con que les fachos.


Je regagne tant bien que mal mon hôtel. Je ne suis rassuré que lorsque je suis à l'intérieur. Quelle soirée ! J'ai beaucoup de souvenirs à raconter à mon portable sur mon séjour à Barcelone ! Dire qu'il y a peu, il ne se passait rien ou presque dans ma vie !


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         Le réveil a été difficile car hier au soir, j'ai eu du mal à trouver le sommeil. Les coups plus la gamberge de l'après-repas avec le couple Cabrera ont voulu que je ne m'endorme qu'à la prime aube. Les femmes de ménage ont fini par me sortir du lit en fin de matinée. Je n'ai pas pris le temps d'avaler une spécialité catalane. J'ai réglé la note de l'hôtel et m'en suis retourné à Saint-Saturnin. J'ai assez d'infos sur la famille Gonzalez : une fille, un gendre et un petit-fils à Boulvezon et, surprise un fils (de derrière les fagots), une quasi belle-fille et deux presque petits-enfants. Je trouve que cela fait déjà beaucoup pour un vieil homme solitaire, même trop.


         C'est en fin d'après-midi que j'ai franchi le seuil des « Portes d'or de Provence ». Le temps de souffler un peu, de me rafraîchir à la maison et me voilà reparti chez le vieux Gonzalez pour lui faire mon rapport.

 Enfin à ce moment là, je le crois. Arrivé devant la maison, elle est fermée. Il me revient à la mémoire qu'il devait se faire hospitaliser. Direction Bagnols sur Cèze, la ville voisine. A l'accueil, je demande le numéro de la chambre.

Ascenseur, troisième étage, au fond du couloir, comme pour les chiottes. Là impossible de pénétrer, les rideaux sont tirés autour du lit. Je serai le premier, en dehors du milieu médical à apprendre que Ramon Gonzalez vient de mourir...


Inutile de dire que la nouvelle arrivée si brusquement, m'a abasourdi. Je suis rentré chez moi. J'accuse le coup. Il ne se sentait pas très bien, c'est d'ailleurs pour cela qu'il avait souhaité être hospitalisé mais quand même les choses sont allées très vite.


La rencontre avec le vieil Espagnol s'est déroulée à un moment charnière de ma vie. En quelques jours, je suis passé du stade de dépressif quasi neurasthénique à une hyperactivité jouissive. Le changement est si radical que j'ai de la difficulté à me reconnaître moi-même. Perdre la personne qui est un peu à l'origine de ma résurrection m'attriste. Je dois dire aussi que l'histoire et le parcours de cet homme m'ont attendri. Un vieil exilé, malheureux de la défaite de son idéal et pas consolé par sa vie privée, se retournant au seuil de la mort sur son passé avec la volonté d'y voir peut-être une lueur d'espoir : un tableau qui ne peut qu'engendrer la mélancolie et me renvoyer aux démons qui hantaient mon esprit avant sa rencontre.


Il aurait pu attendre un peu avant de mourir ! Malgré la tristesse qui m'envahit comme si j'avais perdu un proche, je ne peux m'empêcher d'éprouver une forme de soulagement. Je n'aurai pas à faire le rapport que je lui devais et qui, j'en suis convaincu, ne lui aurait pas fait plaisir. Dans le même temps je ressens aussi un sentiment contradictoire. En effet je suis perturbé à l'idée de n'avoir rien dit aux enfants, ni à sa fille, ni à son fils naturel. Se pose aussi la question importante de l'argent. Je me retrouve en possession de la valise pleine de billets alors que je devais la rendre au vieux à sa sortie de l'hôpital.

Enfin cette mort me laisse un goût d'inachevé. Nous avions entrepris ensemble quelque chose que nous ne pourrons jamais terminer.


J'ai pris le temps de noter mes états d'âme afin d'y voir plus clair et tenter de prendre la décision qu'il convient.

Je ne sais si c'est la bonne mais elle est mûrement réfléchie. Ramon Gonzalez vivant n'avait pas son temps à perdre à voir une fille et un fils aux antipodes de sa personnalité mais mort, il en est tout autrement. En tout cas, c'est mon point de vue de l'instant.

J'ai pris mon téléphone et appelé le secrétariat de l'hôpital. J'ai donné les coordonnées complètes des deux enfants du défunt afin qu'on les fasse prévenir.

Depuis je m'interroge. Je n'arrive pas à me dire si j'ai fait le bon choix mais à présent, quoique j'en pense, tous les faits à venir ne dépendent plus du tout de moi. Dans l'affaire Gonzalez, je suis maintenant complètement hors-jeu. Voilà peut-être pourquoi pour me changer un peu les idées, je décide ce soir, après plusieurs jours d'infidélité, d'aller lire un peu les aventures de la tante Marie-Sybille.


La chronique la plus récente que je découvre s'intitule « Bécassine c'est ma voisine »

Homos mes frères, ma rubrique du jour a le but de répondre à cette interrogation que vous vous posez tous : pourquoi nous les homos avons-nous des goûts de chiottes en ce qui concerne la musique que nous écoutons ?

J'ai une réponse qui pourra un peu nous excuser car elle est d'ordre psychanalytique.

Moi, qui commence à être une vieille tante, savez-vous de qui j'étais fan dans mes jeunes années ? Je vous le donne en mille : Sylvie Vartan. Mais c'est pourtant son mari de l'époque qui chantait « l'idole des jeunes » ! Et oui, malgré tout comme vous, je n'étais pas sensible aux charmes du rocker, c'est Sylvie qui trouvait grâce à mes yeux. Je l'adorai non comme un petit puceau hétéro qui se branle sous les draps en regardant les posters collés aux murs de sa chambre mais comme une icône.

Après plusieurs décennies de travail sur moi, j'ai enfin compris que cette poupée caricaturale : blonde, maquillée, maniérée, toujours impeccablement mise représentait à mes yeux un idéal de féminité. Si une fée avait bien voulu se pencher sur l'ado boutonneux que j'étais à l'époque, j'aurai voulu que ce soit en elle qu'elle me transformât. Ses chansons dans le tableau n'étaient qu'anecdotiques, l'important c'était le jeu de scène et notamment la moue enjôleuse accompagnée du geste ample du bras terminé par l'index pointé vers le public puis ramené délicatement vers la bouche pulpeuse.  Une chorégraphie d'anthologie !

Maintenant que je vous le dis, vous aussi vous rêviez de lui ressembler ? Non ? Alors pourquoi certains se travestissent-ils chez Michou ? Sans connaître le phénomène, en regardant Sylvie Vartan, nous avions tous inventé le concept du drag-queen.

Je suis sûr que derrière leurs ordinateurs, certains ont le courage de convenir qu'eux aussi ont eu leur période Sylvie Vartan. A moins qu'ils n'aient préféré Dalida : chacun ses goûts ! J'avoue que le geste de la main dans les cheveux accompagnant la boucle tombante dans un déhanché qui se termine au niveau du galbe de la cuisse : ça avait de la gueule aussi ! Je vois que monsieur est connaisseur mais j'en ai d'autres en stock notamment pour les un peu plus jeunes.

Que diriez-vous d'un clip de Sheila ? Attention pas du scopitone en noir et blanc de la période couettes et minijupe. Pas du tout ! Du Sheila période disco : tenue de pseudo-cosmonaute gris métallisée, coiffée en arrière et accompagnée de ses magnifiques danseurs noirs américains. Je veux bien l'admettre, c'est un peu ancien. Si je vous propose du Mylène Farmer, bien androgyne, ambiguë à souhait, sulfureuse juste ce qu'il faut mais pas trop, c'est loin d'être du Sylvie Vartan mais dans un autre style ce n'est pas mal non plus ! Mais attention pas de David Bowie : une femme qui joue sur l'équivoque d'accord mais pas un homme. On veut quelqu'un en qui s'identifier pas un miroir ! La musique dans tout ça : quasiment sans importance. Du simple, du dégoulinant, du racoleur fera l'affaire.

Voilà comment on se retrouve donc à trente-cinq ans à un concert de Chantal Goya. Elle-aussi dans le genre petite fille que j'aurais aimé être, on fait pas mieux. Coupe au carré irréprochable, robe de princesse et petites socquettes, on la dirait sortie d'un conte de fée. Alors qu'importe si ses chansons sont bêtifiantes, couleur rose et guimauve il n'y a rien de plus doux.

Et puis c'est la mode, le régressif qui rend culte ce qui était déjà kitsch ou ringard au moment de sa sortie. C'est tellement tendance que même ce phénomène, il faut que les hétéros nous le piquent. Ils n'ont décidément pas beaucoup de créativité, ces loulous là, ils devraient avoir un peu moins d'hormones ou de phéromones et un peu plus d'imagination, car quand finalement on aboutit à une soirée Casimir, le monstre gentil ami des gosses des années soixante-dix, on est très, très loin de Sylvie Vartan. On finit par se surprendre ensuite à fredonner la chanson de « l'île aux enfants » et là au niveau musical on a touché le fond.

Quand je vous disais que les homos ont des goûts de chiottes en musique, j'avais bien raison mais nous, nous avons une excuse d'ordre psychologique, alors tout est permis ! On peut même être mélomane si l'on veut pour faire mentir cette bonne tante Marie-Sybille que vous retrouverez bientôt pour de nouvelles aventures !

 

                                               Signé : mât, riz, scie, bille

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8 avril 2008 2 08 /04 /avril /2008 06:58

Chap. 6 : « je ne mange pas de ce pain-là »


Voici maintenant trois jours que Ramon Gonzalez est mort. Ce délai a permis l'organisation de ses obsèques qui auront lieu cet après-midi.

 De mon côté, j'ai un peu récupéré de mon séjour à Barcelone mais je n'ai pas complètement retrouvé la sérénité. La cause de mon trouble paraît évidente : la valise de billets. Dans la courte période qui a suivi la disparition du vieil Espagnol, je n'ai eu aucun signe, aucune information qui laisseraient croire que quelqu'un soit au courant de l'existence de cet argent. On ne peut pas envisager que la famille surtout du côté de la fille se trouve affectée et observe le deuil du défunt au point d'en oublier de venir réclamer le magot. Non, il est plus probable qu'aucune personne ne sache que le vieux avait une grosse somme en liquide chez lui.

Le problème n'est pas réglé pour autant car il est bien sûr hors de question que je m'approprie ce trésor.

Je me souviens que Frédéric dans sa thèse avait insisté sur un recueil de Benjamin Péret édité en 1936 qui s'intitulait « Je ne mange pas de ce pain-là ». Cette phrase fut d'ailleurs celle qui lui servit d'épitaphe. A propos de l'argent de Gonzalez, je veux me la faire mienne. J'envisage tout jusqu'à le réduire en cendres plutôt qu'il ne me brûle les mains.

Mais chaque chose en leur temps, je trouverai une solution à ce problème. Pour l'instant je dois en résoudre un autre : dois-je me rendre ou non aux funérailles de Ramon Gonzalez ?

La prudence m'inciterait à ne pas me montrer à cette cérémonie. Les deux enfants me connaissent, m'ont vu de près. Auprès d'eux j'ai utilisé une fausse identité et leur ai raconté des bobards afin de leur soutirer quelques informations. Si je fais donc mon apparition à l'enterrement je peux m'attirer des ennuis.

Dans le même temps, il y a un argument de poids qui m'encourage à me rendre aux obsèques de Gonzalez.  Je pense que je dois honorer la mémoire de cet homme qui m'a fait confiance. Jusqu'à maintenant, qui m'avait autant fait confiance dans ma vie ? A ce niveau là il a surpassé mon propre père. N'est-ce pas une raison suffisante pour lui rendre un dernier hommage ?

Le risque est grand ; de plus, que je sois présent ou pas, l'intéressé ne me verra pas et si je le fais, ce n'est que pour lui. J'hésite encore. J'interroge ma conscience.

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Je n'ai pas agi avec raison. J'ai bravé le danger, je suis allé assister à la cérémonie mortuaire.

Les salauds ! Jusqu'au bout ils lui en auront fait voir de toutes les couleurs. Les enfants, je suppose que ce sont eux, (qui ça pourrait bien être d'autre ?) ont fait donner une messe. Le sacrilège ! lui faire cet affront !

Le cercueil arrive dans un corbillard qui s'arrête devant l'église. Il n'y a pas foule sur le parvis. Je reconnais quelques communistes dont le fameux Jean-Marc Vader à qui j'avais posé quelques questions. Les copains du bistrot parmi lesquels je retrouve l'ancien collègue de mon père.

Derrière la voiture des pompes funèbres, deux véhicules. Du premier descendent les Montbrun plus précisément la fille de Gonzalez et le petit-fils. Le docteur n'a même pas daigné venir mettre en terre son beau-père. Dans le second, le fils naturel lui-aussi sans son conjoint. Décidément les pièces rapportées de la famille n'aiment pas les moments tristes.

Les employés des pompes funèbres font entrer le cercueil dans le lieu de cultes, suivis des Montbrun et de Cabrera. Quelques rares personnes présentes sur le parvis entrent à leur tour. La majeure partie de la maigre assistance reste dehors. En voyant défiler devant mes yeux ce drôle d'attelage, je ne peux m'empêcher de penser à un poème de Péret qui correspond complètement à la situation.


« Il est venu

 il a pissé

comme il était seul

 il est parti

mais il reviendra

l'œil dans la main

l'œil dans le ventre

 et sentira

l'ail les aulx

Toujours seul

il mangera les asperges bleues des cérémonies officielles »


Ce dernier vers au sens énigmatique illustre pourtant vraiment bien l'instant. La présence d'un curé autour de sa dépouille est presque aussi incongrue que celle de ses enfants et ce n'est pas des asperges bleues qu'on lui force à avaler mais une dernière couleuvre.

         Une fois le corps et sa cohorte à l'intérieur de l'édifice, les conversations reprennent à l'endroit où elles avaient été interrompues par l'arrivée du corbillard. Les piliers du bistrot se racontent des anecdotes relatives à la passion de Gonzalez pour les courses et les « camarades » refont la guerre d'Espagne une heure de temps. Moi, perdu, je tends une oreille attentive à chaque conversation pour reconstruire des tranches de vie d'un homme que j'aurai finalement peu connu.

         La porte de l'église finit quand même par s'ouvrir à nouveau et le silence de refaire son apparition.

Direction le cimetière : jusqu'à là tout s'est bien passé pour moi.

         La prudence devrait m'encourager à en rester là mais n'ayant pas assisté au prêchi-prêcha du curé, je n'ai pas la sensation de m'être recueilli réellement sur la dépouille du camarade Ramon, je prends donc la direction du cimetière. Comme souvent aujourd'hui dans de nombreuses villes, l'église et le lieu d'inhumation assez éloignés l'un de l'autre, seuls les proches vont jusqu'au terme de la cérémonie.

On va toujours plus vite quand on est seul qu'en troupe ; en tout cas il n'est pas très difficile d'aller plus vite qu'un convoi funéraire. Me voilà donc à la porte du « boulevard des allongés » quand arrive le corps suivi d'une assistance des plus restreintes.

Cabrera, le fils, et la femme du docteur Montbrun, la fille, sont-ils réellement affectés par le décès du vieux ? En tout cas ils jouent bien la comédie si ce n'est pas le cas. Trop occupés par le protocole comme les va et vient des croque-morts ou la bénédiction du curé, ils n'ont pas fait attention à moi. Le fils Montbrun par contre ne semble pas concerné par ce qui se passe et prend donc tout loisir pour observer l'auditoire. Je le vois lever la tête en direction du maigre public alors que tout le monde regarde peu ou prou ses pieds.

Nos regards se croisent à un moment, je suis repéré. Je n'y fais pas attention : je reste concentré sur Ramon Gonzalez. Je m'efforce d'être en communion avec lui, certainement pas comme le voudrait l'homme d'église mais dans un hommage personnel où j'essaie de partager ses idées, ses sentiments, ses espérances...

 A la sortie du cimetière Philippe Montbrun se rappelle à mon bon souvenir. Discrètement il m'entraîne par le bras un peu à l'écart sans que personne ne se rende compte de la scène. Sans faire d'esclandres pour ne pas attirer l'attention sur nous, il commence un monologue explicite :


         « - qu'est-ce que tu fous là ? T'es flic ou quoi ? Je ne sais pas quel petit manège tu joues mais je me suis renseigné sur toi : aucun étudiant ne travaille sur « Provenço d'aqui » ! Alors n'essaie plus de tourner autour de nous, sinon gaffe à toi, on te fera la peau ! Est-ce que c'est bien clair ? Plus jamais sur notre route, sinon couic ! »


         Il a accompagné ses menaces d'un geste assez discret mais très compréhensible. Il a passé son pouce sous le cou accompagnant l'onomatopée d'une grimace qui s'est terminée par la sortie de sa langue sur le côté. Il n'a rien ajouté et s'en est retourné auprès de sa mère.

         Inutile de dire (et sans jeu de mots) que je n'ai pas fait de vieux os dans le cimetière. De peur d'être suivi, j'ai préféré prendre la poudre d'escampette avant que lui ou un autre ait l'idée de voir où je me dirige.

         De retour à la maison, je tente de mettre un peu d'ordre dans mes idées. Il est évident que je n'aurai pas dû me rendre aux obsèques de Gonzalez. Peut-être qu'inconsciemment, je souhaitais me faire prendre pour mettre un terme à cette histoire.

         Le fils Montbrun m'a fait des menaces de mort : c'est classique chez les fachos mais dois-je les prendre au sérieux ou bien les considérer seulement comme une manœuvre d'intimidation ? Je pense qu'il a peut-être cru que j'étais là par rapport aux affaires immobilières louches de son père et non à cause de son grand-père. Ce n'est qu'une supposition. Je n'ai rien répondu et surtout pas la vérité...

         En analysant plus à froid la situation, j'ai la désagréable sensation que l'étau se resserre sur moi. Quand Philippe Montbrun va expliquer à ses parents qu'il m'a vu aux obsèques, ils vont chercher à en savoir plus. Et Cabrera ? Je suppose que maintenant il aura fait connaissance avec sa demi-sœur et qu'ils vont savoir que j'étais à Barcelone trois jours auparavant.

         Normalement je suis relativement à l'abri car j'ai avancé sans dévoiler ma véritable identité à aucun moment de mon enquête mais si on déploie les grands moyens pour fouiller, Saint-Saturnin est une petite ville, je pense malheureusement qu'il ne sera pas trop difficile de remonter jusqu'à moi.

         Et si Gonzalez lui-même avait parlé de son argent ? Il n'était pas gâteux mais pas toujours complètement lucide, avec une telle somme en liquide à son domicile, il y a fort à parier que parfois ça devait le faire gamberger quand même. Un soir de cuite au bistrot, ou à l'hôpital en se voyant mourir il aurait pu lâcher le morceau et de fil en aiguilles l'information finirait par remonter à qui de droit...

Si les flics débarquent ici, je me trouve en possession de la valise, il me sera difficile d'argumenter pour ne pas passer pour un voleur ou un escroc. Qui croira que c'est Gonzalez lui-même qui m'a confié l'argent ? De toute façon, maintenant qu'il est mort, je suis dans l'obligation de restituer le magot à la famille, sans quoi je suis un extorqueur de fonds..

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7 avril 2008 1 07 /04 /avril /2008 08:51

Au terme de cette réflexion, ma décision est prise. Je vais couper la valise en deux parts égales et je porterai la moitié de l'argent à la fille de Gonzalez et l'autre partie à son fils. Je sais que mon choix n'a rien de surréaliste mais il doit me rester quelques restes de civilisation judéo-chrétienne qui me poussent à rester honnête et à rendre aux enfants ce qui appartenait à leur parent. Que ce geste me coûte est une évidence. Je ne peux pas dire avec certitude quelle aurait été la décision de Gonzalez lui-même s'il n'avait pas eu la mauvaise idée de mourir juste avant la conclusion de cette affaire mais dans mon for intérieur je suis quasi-convaincu qu'il n'aurait pas exactement fait ce que je vais faire. Cependant ai-je une autre alternative ?

Peut-être que Benjamin Péret dans une situation similaire aurait distribué les billets aux passants, brûlé la valise avec son contenu, fait un don à une œuvre ? Qui peut le dire ? Avant de choisir le geste le plus raisonnable, à un moment donné, moi-aussi j'ai eu un flash. Je me suis vu sur le vieux pont de Saint-Saturnin à vider la mallette dans le Rhône mais c'est une scène rapide que mon cerveau fatigué et perturbé m'a joué...


         Maintenant que j'ai pris le temps de mûrir ma décision, il me reste à mettre en place la stratégie pour donner concrètement cet argent. Je ne peux pas arriver la bouche en cœur :


         « Salut, vous m'avez déjà vu, je vous ai raconté des craques, maintenant je vous rends l'argent de votre père et bye-bye ! »


         Officiellement Cabrera n'est rien pour Gonzalez, il n'a donc pas les mêmes droits que la femme de Montbrun. Connaissant aussi un peu la famille du toubib, ils vont se poser des questions, comment justifier que je n'ai pas mis une partie du magot dans ma poche ? Vu les magouilleurs qu'ils semblent être, ils ne me laisseront pas partir comme ça sans avoir des explications approfondies. J'ai de quoi m'inquiéter, craindre que cette histoire soit loin d'être terminée et qu'elle me provoque encore bien des désagréments.

         Je me vois quand même mal procéder différemment. L'avantage, c'est que je suis en possession de liquidités donc exemptes d'impôts et autres droits de succession. D'un autre côté si je ne donne qu'une moitié de l'argent aux Montbrun, si la fille alléchée par cette somme commence à éplucher les relevés bancaires des années antérieures de son père, elle risque de voir défiler des montants supérieurs à ce qu'elle aura touché et me voilà à nouveau devant une montagne d'ennuis.

         Je dois donc remettre cet argent mais en aucun cas, je ne peux être démasqué en espérant qu'ils se contenteront de mon don sans chercher à en savoir plus ou qu'ils n'arriveront pas à remonter jusqu'à moi. L'épée de Damoclès est bien sur ma tête !

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                J'ai supposé que la famille avait eu le temps matériel de retourner à Boulvezon, j'ai pris mon courage à deux mains et me suis rendu à une cabine téléphonique. C'est le toubib qui m'a répondu. Sans me présenter je lui ai expliqué que mon appel avait un rapport avec le décès de Ramon Gonzalez et que je devais les rencontrer pour les entretenir de quelque chose de très important. Il n'a pas paru curieux, du moins en apparence. Il m'a seulement dit que sa femme, qui était la plus concernée, était absente et qu'il avait de son côté du travail. Il a proposé de me recevoir à partir de 22 heures si cet horaire me convenait. J'ai accepté. Il me reste un peu de temps pour peaufiner mon plan...

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         Je me présente à l'entrée de la propriété des Montbrun au moment convenu. Le délai qu'il m'a accordé m'a permis de mettre la dernière main à ma tactique et m'a laissé le temps matériel pour faire le trajet : Saint-Saturnin // Boulvezon. J'en ai la confirmation par les « bip » de la radio à l'instant même où j'aborde la haie d'oliviers qui relie la route à leur bâtisse.

Je franchis le porche du mas en constatant l'obscurité du lieu. Je ne suis qu'à demi rassuré. Je descends tout de même du véhicule quand je vois surgir une puis plusieurs ombres du noir. D'un rapide coup d'œil j'en dénombre une demi-douzaine. Un regard plus affiné me permet de distinguer Philippe Montbrun à la tête d'un « commando » de jeunes types aux cheveux ras.

Il ne me faut pas longtemps pour comprendre que je suis en face du groupuscule facho du « Renouveau identité Méditerranée ». Le petit fils de Gonzalez s'avance un peu plus, tout en demeurant comme le reste de sa troupe à quelques mètres de moi et m'invective :


« Alors tarlouze, on veut créer des problèmes à la famille Montbrun ? T'es mal tombé avec nous, petite fiote, on va t'en passer le goût ! »


         J'essaie de discuter mais la situation ne s'y prête pas vraiment. D'abord parce que les Montbrun doivent se sentir menacés et aussi parce que les « nazillons » ont envie d'en découdre. J'ai reculé de quelques pas en arrière jusqu'à ma voiture car je me sens vraiment menacé mais pour me sortir de ce mauvais pas, je tente de les convaincre de me laisser parler à madame Montbrun en expliquant que j'ai quelque chose d'important à lui dire. J'ai eu le bon réflexe de laisser le sac de billets dans la bagnole.

L'argument ne prend pas. Philippe se fait le protecteur de sa mère.


         «  Tu laisses ma mère tranquille, c'est nous qui allons discuter avec toi ! »

         A partir de cette dernière phrase les choses vont aller très vite. Les skinheads prenant les paroles du fils Montbrun comme un encouragement s'avancent un peu plus et je vois très clairement que certains ont des bâtons qui ressemblent beaucoup à des battes de base-ball.

Philippe se sent protégé par ses amis et se rapproche dangereusement. Je sors un pistolet de mon père pour le tenir à distance mais il continue vers moi s'en être intimidé. J'appuie sur la détente, une, deux peut-être trois fois, je ne saurais pas le dire. Les autres marquent un temps d'arrêt alors que Philippe Montbrun s'écroule pratiquement à mes pieds en se tenant le ventre.

Affolé je mets le reste du groupe en respect braquant l'arme dans leur direction. Ils sont moins courageux que tout à l'heure. Je monte dans ma voiture et arrive à m'enfuir. Je tremble comme une feuille et tout se bouscule, je ne peux donc pas dire dans le détail comment j'ai pu me dépêtrer de ce guet-apens. Il me semble qu'un des gars a tenté de s'accrocher à une portière de la voiture mais qu'il a lâché prise rapidement, qu'un autre a essayé de se mettre sur la trajectoire du véhicule pour m'obliger à m'arrêter. Je ne sais même plus, s'il s'est dégonflé au dernier moment ou si c'est moi qui l'ai touché. Le souvenir le plus fort reste le coup de feu : la détonation assourdissante et l'odeur de poudre dont je n'arrive pas à me débarrasser...

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6 avril 2008 7 06 /04 /avril /2008 06:43

Dire que c'est la première fois que je me servais d'une arme à feu. Je ne sais pas ce qui m'a pris. J'avais peur d'aller là-bas.

Cet après-midi le fils Montbrun m'a fait des menaces, il y a quelques jours je me suis fait casser la gueule et puis j'avais un pressentiment. L'idée de prendre une arme de la collection de mon père m'avait effleuré à Barcelone mais je l'avais rapidement évacuée.

Ce soir elle s'est un peu imposée à moi. C'est presque machinalement que j'ai choisi dans le stock, un des plus petits pistolets et, après avoir tâtonné un moment je suis arrivé à trouver les balles qui convenaient à ce pétard et à le charger.

Je ne me serais jamais cru capable de faire ces gestes, m'en servir encore moins. En plus j'ai touché ma cible. Je tirais de près mais quand même...

Malgré le trajet retour Boulvezon // Saint-Saturnin et ce moment pour revenir sur cet épisode, je n'arrive pas à m'arrêter de trembler.


         J'ai blessé ou tué une ou plusieurs personnes. Je suis un meurtrier ! Comble de l'horreur quelle est la pensée qui me vient à l'esprit à cet instant qui devrait être tragique ? Un poème de Benjamin Péret « Portrait de Gala Eluard »


Il y a dans l'air un coup de revolver

tout seul

tant mieux

qui pleure

qui danse

et ainsi de suite

Il y loin bien loin plus loin que tu ne penses

Une palme qui n'est pas dans une palmeraie

Une palmeraie où les animaux s'ennuient

ils t'attendent


         Le message me semble clair : je dois partir. Quitter les lieux rapidement si je ne veux pas finir en prison. Il y avait un risque que l'on me retrouve avec l'argent de Gonzalez mais maintenant que j'ai fait couler le sang, ils ne vont pas mettre longtemps à retrouver ma trace.

Fuir, je ne vois pas d'autre alternative. Je ne peux demeurer ici car dans peu de temps je serai considéré comme un assassin. Le mobile coulera de source : m'approprier l'argent du vieil Espagnol. Comment justifier cette grosse somme d'argent en ma possession ? Pourquoi avoir fait feu chez les Montbrun ?

Tout m'accable, les apparences me désignent  escroc, voleur et criminel. Tous ces forfaits réalisés bien sûr avec préméditation et un sang-froid digne des plus grands voyous.

Je ne pourrai organiser ma défense et je prendrai le maximum. J'ai peur de la prison. Je ne supporterai pas cette vie. Je pense au poème « lo presonièr » de Bellaud de la Bellaudière, encore un écrivain qui n'est connu que par quelques trop rares initiés à la littérature occitane.

Comme dans le sonnet, j'aimerai que les murs de ma cellule soient de cire, de beurre et de sel pour que mes larmes les fassent fondre mais je sais bien qu'il n'en sera rien alors je dois me résigner à filer au plus tôt.


Après quelques longues minutes de réflexion, la destination s'impose d'elle-même. Je resterai fidèle à Frédéric Grindel à travers Benjamin Péret en me rendant au Mexique. C'est dans ce pays que le poète surréaliste avait fuit la guerre en 1941, qu'il y avait épousé Remedios Varo et publié le « déshonneur des poètes ». Plus tard dans les dernières années de sa vie, il traduisit « le livre de Chilam Balam de Chumayel », les écrits sacrés du peuple Maya.

         Mexico est une des plus grandes villes du monde, je pense pouvoir y passer plus inaperçu qu'ailleurs. Peut-être irai-je jusque dans des provinces plus reculées comme le Chiapas ou le Yucatán ?

         Une évasion sans moyen tourne vite court mais, même « si je ne mange pas de ce pain-là », avec le magot de Gonzalez, j'ai de quoi voir venir et m'organiser un certain temps. Ils ne m'ont pas laissé d'autre choix que de me faire mienne la cagnotte qui devient une chance pour moi de réussir mon escapade.


                Ne plus perdre de temps pour organiser mon départ. Vite sur Internet voir les vols pour Mexico. Pour quitter Saint-Saturnin, je prendrai tout d'abord ma voiture que j'abandonnerai dans un endroit un peu éloigné d'une gare pour masquer ma fuite. Le train m'amènera ensuite jusqu'à à l'avion. Une fois au Mexique, je devrai chercher à me trouver une nouvelle identité. N'ayant aucun contact avec le milieu ou la pègre, il me sera difficile de me procurer des faux papiers sans prendre de risques mais comment faire différemment ?


         Choisir les effets que je peux prendre dans mes bagages. Ni trop, ni trop peu : il n'y aura pas de voyage retour. Surtout dissimuler les billets pour ne pas être intercepté dans les fouilles douanières. Le change « pesos // euros » doit bien être possible mais là encore la nouveauté de ce genre d'opérations va me créer bien du stress.

         La vie d'un fugitif est angoissante, j'en fais le constat mais ce sort est préférable à celui de détenu.


En finir avec les atermoiements, les doutes, les interrogations, ne plus se poser de questions et tenter une belle vers une nouvelle vie. Après tout, si je n'avais des remords suite aux coups de feu, cette perspective de nouveau départ pourrait être une chance extraordinaire bien qu'improvisée. L'avenir me le dira. Je croise seulement les doigts pour que ma cavale ne se termine pas rapidement entre deux gendarmes dans les heures à venir...


         Avant de fermer définitivement l'ancien pavillon de mon père, je jette un dernier coup d'œil aux aventures de Tante Marie-Sybille. J'imprime son dernier texte pour le lire pendant le voyage. J'ai aussi prévu de redécouvrir « Meurtre au Comité central » de Manuel Vasquez Montalban  et « Mort aux vaches et au champ d'honneur » de Benjamin Péret...

        

         « La vengeance du serpent à plumes »

 

         Amis fidèles c'est avec émotion que je vous informe que je vous envoie ma dernière lettre. Ne soyez pas trop triste, on se retrouvera peut-être mais j'ai besoin de vacances, de très très longs congés.

         En fait de pause, il serait plutôt question de nouveau départ. C'en est fini de la Tante Marie-Sybille. Marre de jouer les matrones, avec mon physique de petit gros emprunté, il me faut redevenir le jeune apollon de mes dix-huit ans. Pas de miracle pour y arriver, un changement radical est indispensable et pour cela rien de tel qu'un grand voyage dépaysant.

         Oublier ma vie d'ici, ma caricature devenue pesante, mes relations et mon environnement. Impossible de tirer un trait définitif si ce n'est qu'en quittant la place de façon définitive.

Mais voilà que j'en oublie d'être drôle ! Les habitués de mes chroniques vont être déçus mais le clown n'a plus envie de rire.  Rassurez-vous j'ai encore quelques vannes en stock.

         Choisir sa destination. C'est en regardant le film avec Coluche que j'ai pris la décision d'aller découvrir la Province du Yucatán ! Vous voyez je ne suis pas encore devenue snob ! Cependant le beau site de Chichen Itza et ses pyramides aztèques, avouez que ça a de la gueule. En me renseignant j'ai su que l'avènement d'une nouvelle humanité n'avait été rendu possible que par le sacrifice volontaire de Quetzalcóalt, plus connu sous le nom de serpent à plumes, enfin pour ceux qui ont vu le film ou qui connaissent les civilisations précolombiennes. Attention pour ceux qui penseraient que précolombiennes signifie avant l'apparition du feuilleton « Inspecteur Colombo », je tiens à préciser qu'en réalité il s'agit de l'Histoire du continent américain avant sa découverte par les européens.

         J'ai besoin d'un renouveau alors je m'immole symboliquement avec mes plumes et mon boa (comme la grande Zoa) pour tirer un trait sur le passé.

         Si je rate mon atterrissage et me casse la gueule dans le nouveau monde, je reviendrai sous les traits de la Tante Marie-Sybille vous faire rire pour ne pas pleurer sur votre sort.

         En entendant, opération numéro un pour retrouver mes vingt ans et ma taille de guêpes, j'espère que les Aztèques, « inventeurs » de la tomate auront une cuisine légère pour m'aider à fondre.

         Mais je parle, je papote alors que l'heure tourne. Mon avion m'attend. Adieu mes poulettes, vous avez le bonjour du serpent à plumes qui compte bien se venger et un au revoir de cette chère Tante Marie-Sybille...

 

 

                                                                  signé : Marizibill

                                                                               FIN

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