Le capitalisme français perd du terrain. En 1980, la France avait le quatrième PIB dans le monde, et le huitième PIB par habitant. Aujourd’hui, elle occupe la sixième place mondiale en PIB et la dix-neuvième en PIB par habitant. L’affaiblissement constant de sa position mondiale trouve son expression dans l’effondrement de la balance du commerce extérieur. Entre 1997 et 2007, elle est passée d’un solde excédentaire de 23,8 milliards à un solde déficitaire de 39,2 milliards !
L’augmentation du taux d’exploitation des travailleurs et les attaques constantes contre leur niveau de vie ont eu, certes, un effet sur la compétitivité du capitalisme français. Mais dans la mesure où les mêmes attaques sont menées dans les autres pays, les avantages que cela procure à leurs classes capitalistes respectives s’annulent réciproquement. Sur la base du capitalisme, le déclin de la France est irréversible.
La tentative d’expliquer ce déclin par la baisse du dollar – et ainsi d’exonérer, au passage, les capitalistes français – ne tient pas la route. Le capitalisme français est également en repli dans la zone euro, où les taux de change n’entrent pas en jeu. L’économie nationale souffre d’un sous-investissement chronique, tout particulièrement dans le secteur industriel et manufacturier.
Depuis une quinzaine d’années, le taux de croissance du PIB français a varié dans une fourchette allant de –1% à +4,1%. Depuis 2001, il n’a jamais dépassé 2,3%. Mais le fait est que sur l’ensemble de cette période, il n’y pas eu un seul domaine – emploi, conditions de travail, santé, éducation, logement, retraites – où on peut parler d’un quelconque progrès social. Au contraire, les inégalités sociales sont encore plus marquées qu’auparavant et la précarité de l’emploi s’est généralisée. La hausse des prix sur pratiquement tous les postes de dépenses des ménages se traduit mois après mois par une réduction de leur niveau de vie. Les différentes manifestations de la « grande misère » – mendicité, « soupes populaires », maladies liées à la pauvreté, etc. – s’aggravent d’année en année.
Karl Marx expliquait que le profit n’est autre que le travail impayé du salariat. La lutte des classes est une lutte pour la répartition, entre les capitalistes et les salariés, des richesses créées par ces derniers. La perte de marchés au niveau mondial, sur le marché européen et même national, ne peut que rendre cette lutte encore plus âpre et implacable. Pour maintenir et accroître leurs profits, malgré la perte de marchés, les capitalistes n’ont d’autres recours que de redoubler leur offensive contre les droits et les conditions de vie des travailleurs. Plus le gâteau se rétrécit, plus la lutte pour son partage s’attise.
Les profits colossaux des capitalistes ne proviennent pas de la conquête de nouveaux marchés, ni d’un développement des capacités productives du pays. Ils s’expliquent par le caractère de plus en plus rapace du capitalisme français. La spéculation financière rapporte des milliards à une classe de parasites, cependant que les fusions et les acquisitions « rationalisent » la production aux dépens des salariés. La technologie, la « flexibilité », le travail précaire et sous-payé, le prolongement de la semaine du travail, la réduction des effectifs, la délocalisation, la sous-traitance, le chantage, les innombrables pressions morales et psychologiques à l’encontre des travailleurs : tous les moyens sont bons pour extraire davantage de profits du travail accompli par le salarié.
L’endettement de l’Etat français est actuellement supérieur à 1200 milliards d’euros, soit 64% du PIB. Le montant des seuls intérêts que l’Etat verse aux banques est supérieur à la recette totale de l’impôt sur le revenu ! Lorsque Sarkozy déclare que « les caisses sont vides », il n’a pas tort. Sauf que, quand il s’agit de faire des largesses en direction des capitalistes ou de gaspiller des sommes colossales dans des équipements et opérations militaires (comme en Afghanistan, par exemple), l’argent ne manque pas. L’argument ne vaut que lorsqu’il s’agit de la paye des travailleurs du secteur public et des administrations, des retraites, de la sécurité sociale et des allocations chômage.
Une régression sociale permanente.
La place de plus en plus étriquée du capitalisme français sur les marchés extérieurs l’oblige à s’acharner davantage contre tout ce qui fait obstacle à la rentabilité du capital sur le plan intérieur. Le système capitaliste est devenu complètement incompatible avec les conquêtes sociales du passé. La régression sociale est visible, palpable, dans tous les secteurs de l’économie, dans les services publics et les administrations, dans les écoles et les universités, dans les domaines du logement et de la santé publique. Elle trouve son corollaire dans l’aggravation du harcèlement et de l’oppression des travailleurs immigrés et des chômeurs.
Le déclin du capitalisme français et la perspective d’une récession mondiale sont lourds de conséquences pour la masse de la population française. Plus que jamais, les acquis sociaux seront constamment menacés, minés et détruits. Ce qui est gagné aujourd’hui sera perdu demain par la mise en concurrence des salariés et par les mécanismes inexorables du marché. Les bases économiques sur lesquelles repose l’idéologie des réformistes n’existent plus. Dans le contexte actuel, où le système tire tout vers le bas, le réformiste ressemble à un homme qui gravit lentement et péniblement les marches d’un escalier mécanique descendant. A force de voir son niveau de vie constamment menacé, la psychologie du salariat – et notamment de sa couche la plus politiquement consciente – commence à changer. L’illusion d’un « dépassement » graduel des inégalités, voire du système capitaliste lui-même, au moyen d’une accumulation progressive de réformes sociales, s’efface devant la dure réalité du capitalisme. Les marchands de cette illusion – qu’ils soient de droite ou de gauche – ne sont plus crédibles. Nous sommes entrés dans une époque de régression sociale permanente.
Le gouvernement actuel est une véritable machine de guerre au service des intérêts capitalistes. Mais l’expérience nous apprend que même si le Parti Socialiste était au pouvoir, avec ou sans participation gouvernementale du PCF, les capitalistes auraient usé de leur emprise sur l’économie pour forcer l’adoption d’une politique conforme à leurs intérêts, comme ils l’ont fait par le passé. Quand ils sont au pouvoir, les dirigeants socialistes justifient le renoncement aux réformes – déjà minimes – en expliquant, en substance, que s’ils les mettaient en œuvre, il y aurait moins d’investissements, une fuite de capitaux et plus de chômage. Ainsi, la politique du gouvernement Jospin était un mélange de réformes plus ou moins conséquentes et de privatisations massives. La valeur des biens publics transférés au secteur capitaliste dépassait les 31 milliards d’euros !
Ces privatisations ne figuraient pas dans le programme électoral du PS, et encore moins dans celui du PCF. Il y a, dans l’expérience douloureuse des années 1997-2002, une leçon fondamentale pour tous les travailleurs soucieux de ne pas la revivre, et surtout pour les communistes. Quelles que soient les ambitions réformistes d’un futur gouvernement de gauche, avec ou sans la participation du PCF, il se trouvera confronté à une alternative implacable. Soit il mobilisera les travailleurs et la jeunesse pour briser l’emprise des capitalistes sur l’économie et l’Etat, c’est-à-dire pour exproprier les capitalistes – soit il sera contraint, par la force des choses, de mettre sa politique en conformité avec les lois du capitalisme sur toutes les questions essentielles.
Bilan critique.
De toute évidence, le parti a besoin de faire un bilan critique de ses orientations et de son activité. Pour ses militants, le revers subi par le PCF aux élections de 2007 a été une nouvelle déception, un nouveau choc à encaisser. Marie-George Buffet a déclaré, à l’époque, que les résultats ne reflétaient pas le poids et l’influence réels du PCF dans la société. C’est exact. Mais les résultats traduisaient néanmoins un nouveau recul de cette influence, et la responsabilité de ce recul réside avant tout dans la politique défendue par la direction du parti. Certes, les résultats des élections municipales et cantonales ont redonné du courage à bon nombre de militants. Mais même l’analyse la plus indulgente de ces résultats ne nous autorise pas à imaginer que le redressement du PCF est en bonne voie.
Depuis la grève générale des transports et des services publics de 1995, des millions de jeunes et de travailleurs se sont mobilisés, à de nombreuses reprises, et parfois à une échelle inédite depuis 1968. D’innombrables grèves et mobilisations massives ont marqué les années Raffarin et de Villepin : contre le Front National (2002), contre la guerre en Irak et la « réforme » des retraites (2003), contre la Constitution Européenne (2005) et contre le CPE (2006). Depuis l’élection de Sarkozy, d’autres luttes de grande envergure ont eu lieu, notamment pour la défense de retraites et de l’Education nationale, sans oublier les luttes des sans-papiers, etc. Le cours de la lutte contre le CPE, en 2006, ressemblait beaucoup à celui qui a précédé la grève générale de 1968, à une différence près : la mobilisation de la jeunesse, en 2006, était encore plus massive, plus générale et mieux organisée que celle des étudiants de 1968. Si Chirac et de Villepin n’avaient pas fini par faire marche arrière, ils auraient perdu tout contrôle de la situation. Ce n’est pas un hasard si Bayrou parlait, à l’époque, d’une « ambiance d’effondrement » au sommet de l’Etat.
Tout au long de cette période, qui dessine une courbe ascendante de luttes et de mobilisations, le Parti Communiste aurait dû être dans son élément naturel. Il aurait pu et dû renforcer sa position, non seulement sur le plan électoral, mais aussi en termes d’implantation sociale, d’influence dans les organisations syndicales, d’effectifs militants et de finances. Et pourtant, sur cette même période, la courbe de son développement va dans le sens inverse.
Il y a donc un problème. Un grave problème. Tous les communistes en sont conscients. Dès lors, il est nécessaire de déterminer si les causes de cette régression sont externes – c’est-à-dire, comme le prétendent les médias capitalistes, inscrites dans les conditions objectives de la société contemporaine –, ou si au contraire, comme nous le pensons, elles sont internes, c’est-à-dire essentiellement liées au programme et aux orientations politiques du parti lui-même.
Dans le passé, ce qui faisait la force du PCF, ce qui lui permettait de résister face à la répression et à l’offensive idéologique permanente menée contre lui par les capitalistes, c’est que la couche la plus militante et la plus consciente du salariat et de la jeunesse voyait en lui un parti révolutionnaire. Aux yeux des militants et sympathisants du PCF, il incarnait l’idée du renversement du capitalisme et de la réalisation du socialisme.
Entre 1981 et 2002, la gauche a été au pouvoir pendant 15 ans, et avec la participation du PCF pendant 8 ans. Il y a eu quelques réformes progressistes. Mais sur toutes les questions fondamentales, les partis de gauche au pouvoir ont aligné leur politique sur les intérêts capitalistes, de sorte qu’aucun des problèmes sociaux les plus brûlants n’a été résolu – bien au contraire. Cette expérience a miné la crédibilité des dirigeants socialistes et communistes aux yeux de la masse des travailleurs. En ce qui concerne le PCF, le soutien au « plan de rigueur », en 1982-1984 (démantèlement de l’industrie sidérurgique, blocage des salaires), puis, sous Jospin, le ralliement et la participation active à la politique de privatisations, ont mené à un effondrement de la crédibilité du parti comme « parti révolutionnaire ». La couche la plus militante et combative des travailleurs – celle qui donnait au parti ses relais dans la société, ses racines dans les entreprises et les quartiers populaires – a largement « décroché ». Le parti a perdu des centaines de milliers d’adhérents. L’incapacité totale des dirigeants de prévoir et d’expliquer l’effondrement des régimes dictatoriaux prétendument « communistes » a également porté un coup très sévère à l’autorité politique du PCF, et contribué à la désorientation de ses militants.
Le comportement des dirigeants du PCF au gouvernement et la dilution progressive de son programme ont convaincu la majorité de la couche la plus militante et combative du salariat que malgré le ton plus radical de son discours, le PCF ne représente pas, dans la pratique, une alternative sérieuse au réformisme du Parti Socialiste. Aux yeux des centaines de milliers de travailleurs qui formaient le socle de la base sociale et électorale du parti, un PCF qui cautionne des privatisations et d’autres mesures anti-sociales ne sert pas à grand-chose.
Quand l’électorat de gauche fait face à deux partis réformistes, c’est nécessairement le plus grand qui l’emporte, quelles que soient les différences dans leurs programmes. La masse des travailleurs ne lit pas le détail des programmes. Elle se forge son idée essentiellement sur la base de son expérience. Les différences entre les programmes du PCF et du PS pèsent beaucoup moins lourd, aux yeux de l’électorat de gauche, que la politique menée conjointement par le PS et le PCF quand ils étaient au pouvoir. Dès lors, pour la masse des jeunes et des travailleurs, le seul véritable enjeu, c’est de savoir lequel des deux partis aura les meilleures chances de battre la droite dans les urnes. Dans ce domaine, c’est forcément le PS qui l’emporte. La dérive réformiste dans la politique du PCF a favorisé le PS, d’un côté, et de l’autre a ouvert un espace à la LCR.
La situation actuelle offre d’énormes possibilités au PCF, à condition de tourner le dos aux idées décousues du réformisme « anti-libéral », qui ne peuvent que semer davantage de confusion. Il faut réarmer politiquement le parti sur la base des idées du marxisme et du programme du socialisme révolutionnaire.
Modifications dans le programme du parti.
Au milieu des années 90, Robert Hue a redéfini le projet du PCF comme celui d’une « économie de marché » – une économie capitaliste, en clair – « à dominante sociale ». En substance, ceci n’était qu’une reformulation des idées de l’aile droite du Parti Socialiste. Jospin se disait « pour l’économie de marché, mais contre une société de marché » – comme si les rapports sociaux pouvaient se détacher du mode de production et d’échange. Cela revient à dire qu’on veut garder le capitalisme, mais sans en subir les conséquences sociales. En 1997, Robert Hue a concrétisé ce ralliement à l’économie de marché (le capitalisme) en déclarant que la privatisation n’était plus un sujet « tabou » pour la direction du parti. Il ne s’agissait pas seulement de paroles en l’air, comme en a témoigné l’expérience de la participation du PCF au gouvernement Jospin.
Le PCF a modifié sa politique à l’égard des subventions et autres « cadeaux » accordés aux capitalistes. Par exemple, dans L’Humanité du 21 mai 2008, elle propose la prise en charge totale ou partielle des intérêts sur les sommes empruntées par les capitalistes « pour des investissements matériels, de recherche, en logiciels, avec des taux d’autant plus abaissés, jusqu’à zéro, que sont créés de bons emplois et de bonnes formations. » Ces crédits « à taux zéro » pour les capitalistes font partie d’un ensemble de propositions de type « bonus-malus », destinées à inciter les capitalistes à s’enrichir par l’exploitation directe des travailleurs plutôt que par d’autres procédés, comme par exemple des opérations financières.
Très peu de militants communistes sont d’accord avec ce genre de subventions. Après tout, quand les travailleurs prennent des crédits – parfois juste pour essayer de joindre les deux bouts – ils paient bien des intérêts ! Dès lors, pourquoi les capitalistes, qui s’enrichissent par l’exploitation du travail salarié, n’en paieraient pas? Et puisqu’il n’est pas question que les banques ne touchent pas les sommes en question, les partisans de ces subventions proposent tout bonnement que celles-ci soient prises en charge par les contribuables ! Prétendre que ce type de mesure répond à une « logique anti-capitaliste » est parfaitement insensé. Au contraire, de telles propositions s’inscrivent directement dans la « logique » capitaliste, qui dit que si on veut faire du bien aux pauvres, il faut d’abord enrichir les riches.
Le PCF doit-il vraiment prôner la prise en charge des intérêts, à hauteur de plusieurs dizaines de milliards d’euros, sur les crédits contractés par des capitalistes ? Beaucoup de travailleurs se diront que si l’Etat a de l’argent à dépenser sur la création d’emplois, qu’il le fasse tout d’abord dans le domaine public – dans les hôpitaux, les crèches et les écoles, par exemple – plutôt que de récompenser l’avarice des exploiteurs, sous prétexte que, dans tel ou tel cas, leur recherche de profit crée des emplois.
Le programme du parti a été progressivement vidé de tout ce qui ressemblait de près ou de loin aux idées du socialisme révolutionnaire, pour devenir de plus en plus proche, sur les questions essentielles, de celui du Parti Socialiste. La lutte pour en finir avec le capitalisme a été remplacée par le langage confus et insipide du réformisme «anti-libéral ». L’objectif du socialisme a été remplacé par l’illusion d’une économie capitaliste « équitable », la lutte contre l’impérialisme par le « dialogue Nord-Sud », la nationalisation des banques et des entreprises capitalistes par une usine à gaz de propositions fiscales et administratives « régulatrices ». Chaque pas dans cette direction a été naturellement applaudi et encouragé par les rédactions de la presse « bien pensante », ainsi que par les incorrigibles petits-bourgeois et autres « bovistes » qui grouillaient dans les « collectifs anti-libéraux ». « Enfin, le PCF se débarrasse de ses dogmes ! », disaient-ils. « Mais encore un effort ! ». En fait, la seule chose qui satisferait tout ce beau monde, ce serait que le PCF disparaisse complètement !
Le programme du parti préconise la mise en place de « nouveaux droits » pour les salariés. Au fil des années, les travailleurs ont entendu pas mal de discours, sur ce thème, de la part des dirigeants des partis de gauche. On leur pardonnera donc d’être sceptiques à cet égard. Quand le PS et le PCF étaient au pouvoir, et qu’il s’agissait de passer aux actes, les dirigeants des deux partis n’ont rien fait pour instaurer ces nouveaux droits. Ils nous expliquaient qu’il fallait tout de même être « réalistes ».
Que propose la direction du PCF pour empêcher les fermetures et les délocalisations ? Absolument rien. Dans le communisme « innovant » et « réinventé » actuellement en vogue dans les milieux dirigeants du parti, il n’est plus question de franchir la ligne jaune de la propriété capitaliste. L’expropriation des capitalistes est considérée comme relevant du communisme « archaïque ». On se retrouve donc avec un réformisme « anti-libéral » qui prétend vouloir imposer aux employeurs toutes sortes de taxes, de restrictions, d’obligations et de pénalités, qui parle d’accorder des « véritables pouvoirs » aux salariés – mais qui n’ose pas poser la question de la propriété de l’entreprise, de sorte qu’il finit par renoncer à tous ces projets, au nom du «réalisme».
Dénoncer les patrons, proposer des mesures qui nuisent à leurs intérêts, qui réduisent leurs profits, qui leur imposent des restrictions de toutes sortes, mais qui laissent leur pouvoir intact – le pouvoir de la propriété –, c’est un programme qui n’est pas réaliste. Pratiquement tous les travailleurs le savent d’expérience. Quand ils lisent les tracts du PCF qui évoquent les « nouveaux droits », la taxation des profits et autres dispositions « anti-libérales », ils finissent par hausser les épaules, en se disant : « C’est gentil d’avoir pensé à nous. Mais si on appliquait le quart de ces mesures, ici, le patron mettrait la clé sous la porte dès le lendemain ! ». Ajoutons à cela que bon nombre de travailleurs – chez Air France et Airbus, par exemple – ont fait l’expérience des « nouveaux droits » à la sauce « anti-libérale » à l’époque de la privatisation de ces industries par un ministre PCF, Jean-Claude Gayssot. Pour ce dernier, la privatisation, rebaptisée « ouverture du capital », n’était rien moins qu’une « conquête sociale » ! La création d’un dispositif de « salariés-actionnaires » était, à l’en croire, un bel exemple de la « réappropriation sociale de l’entreprise » évoquée dans le programme du parti. Gayssot n’agissait pas seul. Il avait l’appui de pratiquement toutes les composantes de la direction du parti. Et comme en témoignent les textes publiés par L’Humanité à l’époque, ni Robert Hue, ni les « économistes » autoproclamés du parti ne ménageaient leur peine pour justifier les privatisations en cours, en les enrobant d’un discours sur des « contre-pouvoirs citoyens » et des « droits nouveaux » qui n’ont jamais vu le jour. L’axe central de la politique économique du parti est la mise en place d’un système de taxation particulièrement lourd à l’encontre des capitalistes. La direction du parti prône une série de mesures fiscales qui permettraient, selon elle, de faire une « autre politique » : taxation des actifs financiers, cotisations sur les revenus boursiers, suppression des exonérations patronales, annulation du « paquet fiscal », augmentation de l’impôt sur le revenu des plus aisés et doublement de l’ISF. Le solde de ces opérations serait de l’ordre de 80 milliards d’euros, nous dit-on, soit l’équivalent de 80% des bénéfices des entreprises du CAC40. Autrement dit, ce qui est proposé ici, c’est ni plus ni moins qu’une baisse massive de la rentabilité du capital en France. Or, sous le capitalisme, c’est précisément la rentabilité du capital qui constitue la justification et la force motrice de toute activité économique. Un gouvernement qui tenterait de prélever une somme aussi importante sur les revenus des capitalistes se trouverait immédiatement confronté à une chute brutale du taux d’investissement, une fuite massive de capitaux, une vague de délocalisations et une brusque montée du chômage. Et que ferait le PCF contre ces actions visant à défendre la rentabilité du capital ? Le programme du parti ne dit rien sur ce point. Ce n’est pourtant pas un détail !
Le fond du problème, c’est que la direction du PCF a abandonné l’objectif de l’expropriation des capitalistes. Depuis la période Robert Hue, elle accepte « l’économie de marché ». Son programme actuel ne contient pratiquement aucune nationalisation. Les dirigeants se limitent à la recherche de « nouvelles » astuces (qui sont en fait très anciennes et déjà discréditées) pour « réguler » le capitalisme. D’où cette usine à gaz totalement incohérente de « bonus », de « malus », de prélèvements et de taxes – sur les profits, sur les transferts de capitaux, sur les opérations jugées « spéculatives », etc. – sous prétexte de favoriser l’emploi, la formation, la santé, l’environnement, le logement, et ainsi de suite.
La terminologie souvent complètement creuse employée dans les discours, sur les affiches et les tracts du parti, comme dans les pages de L’Humanité, ne fait que rajouter à la confusion. Dire que le parti veut « un meilleur vivre ensemble » ou une « autre politique » – sans préciser laquelle – ne sert à rien, si ce n’est à renforcer l’impression, chez les travailleurs et les jeunes, que le parti ne sait pas où il va et ne sait pas ce qu’il veut.
Un changement d’orientation est nécessaire. Il y va de l’avenir du parti. Le PCF doit mener un travail constant de propagande et d’explication des idées du socialisme. Les discussions dans les sections et à tous les échelons du parti portent trop souvent sur des questions organisationnelles – alliances, collectifs, forums, ateliers, rassemblements, etc. On ne peut pas régler un problème politique au moyen d’astuces et d’expédients organisationnels. Le destin du PCF dépend avant tout de son programme. Il faut expliquer aux travailleurs et à la jeunesse la nécessité impérieuse d’en finir avec le capitalisme, faute de quoi ils ne pourront pas maintenir les acquis, quelle que soit l’ampleur des luttes qui seront menées. Le socialisme ne deviendra une possibilité réelle et immédiate que lorsque la masse des travailleurs s’engagera de façon décisive dans la lutte contre le système capitaliste. Sans l’indispensable travail préalable de propagande et d’éducation politique, le PCF ne joue pas son rôle, se prive de sa raison d’être, s’empêche de reconquérir le terrain perdu et se condamne à en perdre davantage.
Les « mutations sociologiques »
L’un des arguments « théoriques » avancés pour justifier l’abandon des idées marxistes – et même la liquidation du PCF – concerne les « mutations sociologiques » qui seraient à l’œuvre dans la société française. En substance, ses partisans affirment que la classe ouvrière occupe une place de moins en moins importante dans la société, et que cette évolution engendre un changement correspondant des « mentalités ». L’abandon des objectifs communistes du parti ne serait que la prise en compte de cette mutation sociologique. Cependant, cette « théorie » ne correspond à aucune réalité.
Très peu de salariés se qualifieraient de « prolétaires », de nos jours. Mais ce n’est qu’une question de terminologie. Par le terme prolétariat, Marx et Engels désignaient la classe des « salariés modernes qui, privés de leurs propres moyens de production, sont obligés, pour subsister, de vendre leur force de travail. » Cette classe – le salariat – représente aujourd’hui près de 90% de la population active. Jamais, dans toute l’histoire du pays, son poids social n’a été aussi élevé.
A quoi pensent-ils, ceux qui discourent sur le thème de l’effacement de la classe ouvrière, lorsqu’ils marchent dans la rue ? Ne se sont-ils jamais demandés d’où viennent la construction et l’entretien des bâtiments qui les entourent, l’entretien des trottoirs et de la chaussée, l’éclairage, les voitures, les vélos, etc. ? N’ont-ils jamais pensé aux millions de mains et de cerveaux qui font « tourner » la machine économique et sociale dans toute sa vaste complexité ?
Loin d’avoir affaibli le salariat, les « mutations sociologiques » à l’œuvre depuis l’époque de Marx l’ont au contraire placé au cœur même de l’organisme social, et ce à un degré que Marx lui-même aurait eu du mal à imaginer. Dans le domaine de la production, de la distribution, des transports, de la construction, des « services », mais aussi dans toutes les branches des administrations et des services publics, le salariat assure toutes les fonctions essentielles de la société. A la veille de la révolution française, l’Abbé Sieyès écrivait que le « tiers état », considéré comme « rien » par les tenants de l’Ancien Régime, était en fait « tout » dans la société. De nos jours, nous pouvons dire avec infiniment plus de justification que le salariat – la classe ouvrière, en d’autres termes – est « tout » dans la société, et que sans lui, sans son consentement, rien ne se fait, bien qu’il soit méprisé et ignoré par la classe qui l’exploite.
A l’époque de la rédaction du Manifeste du Parti Communiste, les rapports de production capitalistes s’installaient progressivement en Europe, en Amérique du Nord et sur tous les continents. Mais ils n’étaient pleinement développés que dans un seul pays : la Grande-Bretagne. Les idées et les perspectives annoncées dans le Manifeste du Parti Communiste étaient une anticipation brillante de l’évolution future du capitalisme. Les perspectives présentées par Marx et Engels – concentration du capital, diminution du poids de la petite propriété, division de la société en deux classes fondamentales, internationalisation des rapports de production capitaliste – ont été confirmées de façon éclatante par le cours ultérieur de l’histoire. Loin d’avoir été invalidées, les idées du marxisme sont encore plus pertinentes aujourd’hui qu’à l’époque de Marx.